Brigitte Fossey, l'Italienne de Tourcoing

" Marcher, avec gourmandise, vers la lumière "

Juste avant de jouer au Théâtre Silvia Monfort de Paris, le rôle de la Comtesse dans "La Surprise de l'Amour " de Marivaux, notre douce, rieuse et blonde comédienne au regard transparent nous a confié ses bonheurs de jeux, pas interdits du tout

A l'ombre bienfaisante d'un jardin de Villeneuve, à deux pas du pont d'Avignon, entre ses deux rives donc, l'une vacancière et l'autre laborieuse, Brigitte Fossey a franchi le gué en nous soufflant à l'oreille, le temps d'une respiration estivale, sa joie de retrouver Robert Fortune à la mise en scène pour la troisième fois, sa soif et sa faim gourmandes d'apprendre encore et toujours, son respect infini des "maîtres". Le cheveu d'or au vent, presque vénitien, le coeur en Italie et l'enfance turquinoise, le verbe clair et cristallin, elle navigue à merveille entre ses brumes natales et son soleil méditerrannéen. Parcourons ensemble, avec enchantement, ce bel axe nord-sud d'une amoureuse des mots.

Pourquoi "La Surprise de l'Amour" ?

Parce-que c'est à la fois la première pièce écrite par Marivaux, mais aussi la moins jouée, à la différence de "La Seconde Surprise", "La double inconstance" ou "La Dispute". Surtout, c'était l'occasion de retravailler pour la troisième fois avec Robert Fortune, metteur en scène que j'adore, après "Paroles" de Jacques Prévert que j'avais joué avec Catherine Arditi à la Maison de la Poésie et "A croquer ou livre de cuisine", spectacle "délicieux" s'il en est. "La Surprise" aborde trois façons d'avoir contact avec l'amour : les paysans, Arlequin et Colombine, enfin la Comtesse et Lelio. Plus on s'élève dans l'échelle sociale et culturelle, plus on a peur de l'amour et ça, je trouve que c'est extrêmement moderne, se rapprochant de "Fragments du discours amoureux" de Roland Barthes ou de certains textes de Marguerite Duras. Moi, je joue la Comtesse, mûrissante, qui a peur et ne veut plus aimer, se réfugiant dans celui de la nature. Bien sûr, quand elle s'éprend de Lélio, elle retombe dans une vulnérabilité incandescente...

Quels ont été vos "vrais" débuts de comédienne ?

1967, avec "L'Eté", de Romain Weingarten, que j'ai eu la chance de jouer pendant un an au Théâtre de Poche, petit espace idéal pour commencer l'école de la vie, l'apprentissage. J'y ai fait une rencontre à la fois très poétique et très simple avec le théâtre. Un univers proche de Levis Caroll, une écriture très pure. En mai 68, j'ai relu tout Grotovski et me suis familiarisée avec beaucoup d'écoles de théâtre. Le but : devenir soi-même, en une quête permanente de la simplicité et de la vérité du texte, de l'être.

Dans le respect abolu des "maîtres", auteurs ou metteurs en scène ?

C'est comme à l'école. Je suis d'une génération qui a vécu dans le rapport maître-élève. Petite fille, à Tourcoing, je n'avais pas le droit de regarder la télévision, mes seuls moments d'émoi, d'extase et de grand plaisir étaient les cours de littérature à l'école. J'avais faim et soif d'apprendre, tout le temps. En grandissant, j'ai gardé ce goût de l'écoute et du respect du maître ; aujourd'hui, au théâtre comme au cinéma, j'ai pour eux une reconnaissance totale, métaphysique mais aussi physique. C'est une aventure spirituelle, le retour à une enfance reconquise. Pour moi, un metteur en scène ou un réalisateur est un "passeur" : il faut être ductile, comme certains matériaux. Un acteur est un tuyau par lequel passe quelque-chose, mais il faut être guidé, aidé, dirigé; sans regard extérieur, on ne peut y arriver. C'est un architecte, un chef-d'orchestre qui donne l'élan et la mesure, les directives et les stratégies; à nous d'en restituer les détails, c'est-à-dire les fruits et les fleurs de leur travail.

Est-ce ce que vous appelleriez le "devoir" du comédien, que ce soit au cinéma ou au théâtre ?

Ce n'est pas tant une conception morale, plutôt un exercice. Si je suis devenue comédienne, c'est parce-que j'ai vu les spectacles de Roger Blin, de Laurent Terzieff ou Pascale de Boysson, de Sami Frey ou Delphine Seyrig. J'ai "reçu" le monde de Gérard Philipe, de Jean Vilar comme un cadeau. Je ne les ai pas connus, mais ils me sont parvenus malgré moi. L'univers du spectacle est une superbe utopie, une île où tout le monde se retrouverait pour chercher le sens de la vie. Tout le monde s'écoute et tout le monde s'entend, c'est merveilleux, mais celà suppose de créer en soi un état de disponibilité totale.
Au théâtre comme au cinéma, ce qui est intéressant, c'est ce qui échappe. Le théâtre est peut-être plus magique, vous êtes là avec votre corps, dans votre costume et puis vous disparaissez derrière le personnage, vous ne vous appartenez plus. Au cinéma, il y a le miracle de la pellicle, la confiance qu'il faut faire à la photo pour vous métamorphoser et en même temps c'est terrible, cette caméra qui vient à cinquante centimètres fouiller à l'intérieur de vous. Le phénomène du gros plan est d'une indiscrétion effrayante, presque un viol de l'âme, savoir que le moindre frémissement du front ou de la joue va se voir. Au théâtre, il y a la distance, cet espace qui vous sépare des spectateurs et qui vous aide, en même temps qu'elle s'abolit lorsqu'on se rencontre au point concentrique et ça, c'est merveilleux. En fait, ce qui nous empêche en apparence de faire notre métier est ce qui nous aide à traverser le miroir, pour entrer dans un autre monde.

Ne seriez-vous pas, tout simplement, une grande gourmande ?

C'est ma philosophie, mon art de vivre et d'aimer mon métier. Il faut revendiquer la gourmandise comme un plaisir, un besoin de rendre l'homme heureux. Le métier de comédien peut et doit rendre heureux ceux qui le pratiquent et ceux qui vont le voir. Le but à atteindre est le bonheur, comme une morale, comme une éthique. La culture est là pour nous aider à vivre, à réfléchir et nous donner de la lumière, dans tous les sens du terme. Marivaux appartient à cette famille-là; la quête de la lumière, comme Mozart. Un critique a dit un jour une chose très juste (on dit tellement de mal des critiques qu'il faut bien les citer quand ils le méritent...) :
"Mozart, c'est la maîtrise de l'émoi, vers la lumière". Lumière de la gourmandise, gourmandise du texte, des mots. Les mots, ça se mange, ça se déguste, ça se respire, ça a un parfum...

Propos recueillis par Véronique Blin

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