Nicole Garcia : " La mise en scène, c’est mon Amérique à moi "

Avec " Place Vendôme ", elle signe son troisième film de réalisatrice, après " Un week-end sur deux " et " Mon fils préféré ". Mi-polar, mi-romantique, ce dernier né est l’histoire d’un secret ; elle nous a livré quelques-uns des siens...

Dans le salon " cosy " du joli hôtel de campagne orléanais sis au bord du Loiret, tout proche du Théâtre du Cado où elle achevait la tournée de " Scènes de la vie conjugale " d’Ingmar Bergman, dont elle jouait le rôle de Marianne aux côtés d’André Dussollier, son partenaire et mari dans la pièce, Nicole Garcia était en marge : " J’adore la vie de tournée ; à Paris, on est toujours obligé de " faire quelque chose". Ici, c’est délicieux, personne ne sait où l’on est, on peut jeter son portable ! Avec pour seule charge d’aller au théâtre le soir ; ce n’est pas mince, mais on respire ! ". En ce matin printanier, encore toute ébouriffée d’un sommeil réparateur bien que tardif, elle nous offrit son beau visage clair et curieux de tout. A Paris, c’est vrai, elle était alors tout aussi introuvable et invisible : enfermée toute la journée dans sa salle de montage, cette oranaise d’origine mettait la dernière main à " Place Vendôme ", où Catherine Deneuve campe une autre Marianne, happée par le monde des diamantaires...

"Un week-end sur deux " et " Mon fils préféré " étaient des histoires de mères, de pères et d’enfants. "Place Vendôme " est-il aussi une histoire de famille ?
D’une certaine manière, oui, mais c’est plus l’histoire d’un univers, celui des diamantaires. C’est surtout l’histoire d’une femme dans ce monde-là ; une femme et son secret, qui porte en elle toutes les contradictions, les énergies, les désespoirs, l’humour et la distance. Elle y est, dans ce monde, elle vient de là. Les diamants et les pierres sont là comme une métaphore à propos de l’argent, les trahisons que demande l’argent. En même temps, c’est un milieu très romanesque que celui des diamantaires, avec ses escroqueries construites comme des œuvres d’art ! C’est une douce mafia ! A l’image de Bacri qui demande à Deneuve : " Qu’est-ce qui fait la valeur d’une pierre, sa perfection, son prix ?" et auquel elle répond " c’est la même chose ! ".

Précisément, pourquoi ce choix de Catherine Deneuve pour jouer le rôle de Marianne ?
Elle est l’ombre et la lumière. J’ai écrit le film en pensant à elle. Secrète et lumineuse, à l’instar de cette Place Vendôme, vitrine magnifique, l’une des plus belles architectures parisiennes, qui cache derrière sa façade superbe une autre réalité. Je voulais une personnalité de femme qui propose d’elle une apparence parfaite, solaire, et dont le versant sombre est sans doute la part la plus active, son secret. Le film est là pour prendre le temps de visiter les deux versants. J’avais l’idée d’un personnage de femme avec un canevas diabolique dans la tête. J’aime beaucoup les films de récits complexes. Après, évidemment, j’ai des problèmes au montage...

Est-ce important pour vous de défendre un cinéma au féminin ?
Je ne pense pas qu’il y ait un " cinéma de femmes ". On est cinéaste ou non. Que l’on décèle une sensibilité commune à chaque film, oui, mais pas spécifiquement en tant que femme. En revanche, il est très important pour moi d’être d’abord une actrice, quand je dirige des acteurs. C’est un grand atout entre eux et moi, parce que notre relation ne passe pas par des mots, mais je fais " corps " avec eux, jusqu’à ce qu’ils trouvent la couleur du personnage. Je me sens terriblement responsable d’eux comme metteur en scène, davantage que je l’étais comme partenaire. Je les aime en écrivant, en tournant et sur la table de montage. C’est comparable à la relation avec un enfant.

A propos d’enfance, quelle a été la vôtre à Oran et quels souvenirs en gardez-vous ?
J’ai quitté l’Algérie à quinze ans ; j’y ai donc passé une grande partie de mon adolescence et n’ai pas besoin d’y penser : elle est en moi, comme l’enfance est en soi. Ce qui s’y passe aujourd’hui n’a pas de mots et, ne serait-ce qu’égoïstement, je souhaite de tout mon cœur que ça s’arrange, pour pouvoir y retourner... J’y ai laissé des souvenirs de jeux, de soleil inexpugnable, de populations mêlées, de plages, de vie à l’espagnole où l’on dîne très tard, dans les rues d’Oran où tout le monde vivait dehors. C’est sûr qu’après, les hivers parisiens semblent bien moroses... Dans ces années d’avant l’indépendance, on était protégés de la guerre, en ville. Comme les enfants qui vivent la guerre, ça n’avait rien de dramatique à nos yeux. On sentait bien quelque chose sourdre, les couvre-feux, les consignes de sécurité et autres, mais cela participait presque de nos jeux !

Serait-ce parce que vous aimez le danger ?
Le danger m’arrive souvent sans que je l’ai cherché. La recherche du risque ne m’anime pas. Le fait de passer du métier d’actrice à celui de metteur en scène m’a certes mise dans des chemins où j’avais peu d’armes, pionnière de ma propre histoire. Je me suis lancée dans ce nouvel apprentissage par nécessité, par besoin de raconter des histoires et l’envie de " passer " à autre chose. Je garde un plaisir profond à être en scène, c’est un lieu où je me ressource, l’endroit d’où je viens. La mise en scène, je la découvre, je me la suis donnée comme nouveau territoire à explorer. C’est mon Amérique à moi !

"Place Vendôme " est pourtant votre troisième film !
Chaque film est une aventure passionnante et excessivement dangereuse en même temps. Là, j’ai été tiraillée entre la post-production, le montage et la tournée théâtrale. Je me débrouillais mieux avec l’alternance, mes petits arrangements tenaient bien ! J’ai dû faire le grand écart, un exercice auquel je ne suis pas du tout habituée !

En quoi le rôle de Marianne dans "Scènes de la vie conjugale" vous ressemble-t-il ?
Jusqu’à récemment, comme elle, j’ai toujours fait ce qu’on attendait de moi. Comme Marianne le dit dans la pièce, " On m’a toujours appris qu’il fallait plaire à tout le monde ". Je suis très impressionnée aussi par la pièce de Pirandello, " Comme tu me veux ". Le désir des autres est si fort et si menaçant, qu’on n’est pas très libre d’exprimer le sien. C’est universel, cette éducation qui vous impose un rôle. Bergman le dit très bien, en parlant de ces femmes qui devaient se " conformer " à quelque chose. Marianne, il lui faut son mariage et son divorce pour que la rupture lui profite davantage.

Il en sait quelque chose, Bergman, avec ses huit femmes et ses huit ruptures !
Comme il le dit dans la pièce, " est-ce qu’il est fatal qu’on se fatigue l’un de l’autre ? ". Ce mari qui ne supporte plus de voir sa femme invariablement propre et maquillée au petit-déjeuner, jamais défaite, il faut mettre beaucoup de talent dans sa vie pour échapper à ça. Une rupture, ça vous " tombe dessus ". Un jour, il s’en va et l’on ne s’est même pas aperçu qu’il était parti... Marianne aime sa vie " rangée " avec Johan, jusqu’au jour où elle essaye de mettre du désordre dans cet ordre bourgeois, par souci d’éviter le naufrage, sans se rendre compte qu’il est déjà engagé.

Quelle place occupe le désordre dans votre vie ?
C’est très important, le désordre. C’est synonyme d’ouverture, l’inverse du repli, de l’habitude. Cela dit, quand j’y pense, c’est difficile à gérer ! Vous voyez, il me faut vraiment des interviews pour faire le point et être claire avec moi-même !

Propos recueillis par Véronique Blin

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