Jean-Paul Gaultier, le rebelle au pull marin
" Ouvrez-vous au métissage, à la différence ! "
Après sa collection de juillet et avant les défilés d'automne, fêtons la rentrée avec le plus tumultueux de nos créateurs de mode
Chez lui, tout semble fermé : volets clos et vitres opaques donnants donc, aveugles, sur une allée centenaire bordée d'arbres et de fleurs, qui imaginerait que ce havre de paix et de silence abrite la plus bouillonnante de nos chauves-souris ? Tard dans la nuit ou tôt le matin, ce bourreau de travail et noctambule aguerri vient y cueillir quelques heures d'un repos bien mérité.
Sur la plage du Carlton où nous avons conversé lors du dernier Festival de Cannes où il venait présenter les costumes du " Cinquième Elément " de Luc Besson, dont il est l'auteur, il a entrouvert pour nous, sur la Côte, cette fenêtre fermée à Paris. Vêtu d'une impeccable vareuse blanche en pointe avec pattes à l'épaule, on pouvait le confondre avec les serveurs de la plage... Au menu, les confidences sucrées salées de ce grand passionné des femmes en général et de sa grand-mère en particulier.
Véronique Blin - Cet amour fou pour le dessin l'esquisse et la création d'un vêtement, d'où vient-il ?
Jean-Paul Gaultier - De ma plus tendre enfance. J'ai grandi nourri d'amour, par des parents qui s'aimaient et une grand-mère exceptionnelle. Couvé par les femmes et sans frères ni surs, je me suis très tôt exprimé par le dessin, presque avant même de savoir parler... C'était mon vrai et seul moyen de communication, d'autant que, mortellement timide et plutôt efféminé, j'étais rejeté à l'école par les autres garçons parce que je n'aimais pas le foot... Je regardais beaucoup la télé et ces films des années quarante avec les gangsters en costumes à rayures, ou les robes sulfureuses de Marilyn. J'étais fasciné par les trésors enfouis pêle-mêle dans l'armoire de ma grand-mère : corsets, plumes et dentelles aux mille couleurs, j'étais sous le charme. J'adorais aussi la maquiller, la transformer, comme je transformais mes nounours ou dessinais ses patientes pendant les massages (elle était infirmière). Un jour, nous sommes allés à une " Première " des Folies Bergère, j'étais ébloui et le lendemain, j'ai dessiné à l'école une femme en bas résille avec des plumes partout. L'institutrice a voulu me punir mais la punition s'est retournée contre elle : elle m'a épinglé le dessin dans le dos avec ordre de faire le tour de toutes les classes... Au lieu d'être humilié, je suis tout d'un coup devenu quelqu'un de rigolo aux yeux de mes camarades, j'existais enfin !
Plus tard, quand j'ai commencé à travailler, j'ai gardé ce goût pour les costumes de théâtre, les paillettes et les frous-frous des revues de cabaret.
- Quelle est l'influence de la culture des métiers de la mode sur votre travail et comment vous en démarquez-vous ?
- Je ne suis ni nostalgique, ni passéiste. J'ai la chance de pouvoir réaliser ma passion et ne suis pas certain que j'aurais pu le faire à une autre époque. Cela dit, j'ai bien sûr des " modèles " de créateurs qui m'inspirent : Chanel et St Laurent m'ont toujours fasciné ; à mes débuts, je voulais " faire " comme eux, non pour la célébrité, mais parce que je trouve leur travail magnifique. Face à ces grands maîtres de la permanence de qualité, je fais sans doute figure de rebelle, pourtant je leurs dois beaucoup ! Quant à ma " marque de fabrique " personnelle, elle est le fruit d'une guerre que je mène depuis le départ contre les " panoplies ". Au sac " assorti " à la robe ou à l" ensemble " veste pantalon, que je déteste, j'ai en 66-68 opposé mon amour des mélanges, la robe du soir avec chaussures plates ou même lourdes, le smoking avec pull marin. Je réalisais à l'époque des dessins de patrons pour magazines sur le thème " Faites vous-mêmes vos vêtements ". Quand je suis entré chez Cardin, le jour de mes dix-huit ans et en bottes de cheval..., ou plus tard chez Patou, j'ai fait sensation dans ces maisons très conservatrices. Si tout n'était pas " beige et or ", ça n'était pas " chic ". J'y ai aussi connu le racisme, quand j'ai voulu proposer une mannequin black étonnante et rigolote, aux cheveux décolorés en blond... Je me souviens de cette autre fille dont on avait bandé les seins " parce que j'ai trop de poitrines ", m'avait-elle dit. Cette atrophie physique pour cause de " mode " est insupportable. Vive les corps libres, dont le vêtement dessine le contour !
- - Le concept de notoriété est-il important à vos yeux, une revanche sur votre timidité initiale ou, au contraire, le risque et le danger d'un " étiquetage " possible ?
- Quand j'ai appris, petit, que le Père Noël n'existait pas, j'ai pensé que le Bon Dieu non plus, et tout s'est écroulé autour de moi... C'est ma grand-mère qui, peu à peu, m'a redonné confiance, en me faisant comprendre que je pouvais y arriver : " Ton travail est un passeport pour faire ce que tu veux ", me disait-elle. Alors j'ai travaillé, d'arrache-pied, en reproduisant, d'abord, ce que je lisais dans les magazines. Toute la famille s'y est mise : je créais de faux défilés de mode, de faux articles de presse où ma mère, critique improvisée, qualifiait mon travail de " collection très parisienne ", on s'amusait comme des fous... Ce qui ne m'a pas empêché, plus tard en 76, de rater mon premier " vrai " défilé, qui fut un échec parce que, n'étant absolument pas connu, les " vrais " journalistes n'avaient pas jugé utile de se déplacer... A l'époque, je vendais des croquis au Sentier dans le but de présenter un jour ma collection à moi... Alors j'ai créé des collections parallèles, anonymes, pour régler mes dettes, qui s'accumulaient. Jusqu'au jour où, d'un seul coup, on s'est intéressé à moi et demandé mon nom. Bien sûr, ce serait mentir que de nier l'importance et les bienfaits de la reconnaissance. Mais il faut rester très vigilent, tout le temps, pour ne pas être happé par un catalogage hâtif de " parisianisme branché ", par exemple. Pour cela, je crois qu'il faut être constamment " en mouvement ", vers l'avant, en observant tout ce qui se passe autour de soi. Quant à l'impact éventuel de cette notoriété sur ma timidité native, il est certain qu'entre mon entrée chez Cardin - dont j'ai du reste été viré après quatre mois... -, où j'étais incapable de parler, tellement mal accepté et mal à l'aise que je préférais faire semblant de ramasser un papier parterre plutôt que d'affronter le " patron ", et mes bonheurs d'aujourd'hui, il y a une jolie différence ! Je me demande d'ailleurs si le garçon qui y était entré en même temps que moi, qui à mon sens travaillait moins bien, mais savait bien mieux parler... n'y est pas toujours !
- Vous créez aujourd'hui beaucoup de costumes de cinéma, notamment pour des films de science-fiction. Quelle est votre vision du monde actuel et votre avis sur cette fascination grandissante pour demain ?
- Le futur est léchappatoire idéale du présent qui, à bien des égards, est effrayant, c'est vrai. Mais il représente aussi un danger pervers, car il empêche de vivre avec son temps, or c'est cela qui m'intéresse. S'il est normal et compréhensible que l'homme espère en un avenir meilleur, il a tout de même une fâcheuse tendance à chercher autre part et autre chose que ce qu'il a bien souvent sous les yeux ! Ou bien à se réfugier dans le passé, ce qui revient, dans l'un et l'autre cas, à démissionner d'aujourd'hui, alors qu'il y a tant à faire ! Je crois que l'on vit une civilisation d'assistés : il y a ceux qui ont peur et ceux qui attendent que l'Etat ou les autres fassent les choses à leur place. Résultat des courses, on ne fait rien et rien ne bouge... En cette fin de millénaire où le malaise, le malheur et la détresse semblent seuls intéresser les médias, donc la société, il me semble important de nous prendre en charge nous-mêmes ! Voilà pour la colère. Cela dit, comme beaucoup, j'ai passé la nuit devant la télé quand on a posé le premier pied sur la lune et, tel Icare, j'ai rêvé de voler comme un oiseau ! De même que quand Luc Besson m'a demandé de réaliser les costumes du " Cinquième Elément ", j'ai marché à fond dans la combine ! En comparaison, le nouveau clip de Michael Jackson que j'ai vu aussi à Cannes me semble bien timoré : c'est le modèle type de la fantaisie en circuit fermé ! Il est dans sa bulle de mutant et réitère, en " compile", l'essentiel de ses agrafes précédents. Une fois pour toutes, coupé du monde extérieur. Je crois que Michel-Ange, comme Jules Verne, avaient raison : il faut projeter les mouvements vers l'avant, donc vers demain ! Mais en se nourrissant de tout ce qui fait notre quotidien.
- L'Art de Vivre en majuscules, comment le définiriez-vous ?
- La passion, avant tout, moteur de vie essentiel, et la liberté, qui va avec. A cet égard, les Anglais ont, à mon sens, beaucoup à nous montrer, sinon à nous apprendre. J'adore Londres, où je vais très souvent me ressourcer aux vraies valeurs de liberté et de tolérance, quand nous sommes, nous, bardés d'étiquettes qui oblitèrent nos rapports, gâchant la spontanéité. J'ai le souvenir de ce clochard faisant des mots croisés au milieu de la rue ; ou de ce père en chapeau-melon à la " City ", dont le fils était punk; de ces multiples pubs et autres lieux de rencontre qui, au lieu d'être " branchés ", sont tout simplement accueillants et chaleureux. L'essentiel est d'être ouvert aux autres, à l'aise, comme pour l'habit : un vêtement doit plaire avant d'avoir un nom, on doit se sentir bien dedans. J'ai envie de crier : Ouvrez-vous au métissage, à la différence, au partage ! Aimons-nous les uns les autres !
- Des " courants " que vous détestez ?
- Par-dessus tout, celui qui consiste à piétiner ce qu'on a adoré la veille, sous prétexte d'avancer. C'est ce qu'on appelle brûler ses idoles pour renaître, soi-disant... Je trouve ça débile, ce snobisme castrateur qui nie l'évolution de la création, avec les étapes qui la composent. Je suis en rébellion ouverte contre ces a priori dictés par je ne sais quelle loi du " marché " de la mode.
- À linverse, à quoi tenez-vous le plus, que voulez-vous absolument défendre ?
- Je veux montrer qu'on peut être beau et différent. Je continue à me régaler aussi bien des trésors d'armoire de ma grand-mère et des chinages aux " Puces ", que du high-tech ou de la " récup ". Sources d'inspiration et d'invention continuelles, ils sont le garant du sens de l'observation, primordial dans notre métier. J'aime les détournements, les métissages, les surprises. Mes premiers dessins étaient des vêtements fermés avec des boucles de cartable; ou ces ressorts-jeux qui dévalaient les escaliers peuvent devenir bretelles ou chapeau marrant. Un morceau de pain peut être une broche, boule de thé ou boucle d'oreille ! Je déteste les habits flambant neufs, les uniformes tout droit sortis du catalogue en vigueur pour la saison, de même que la " griffe ", quand elle passe avant tout, histoire d'exhiber son dernier sac Vuitton ou son crocodile Lacoste... J'aime la patine et l'usure des Puces, et tant pis pour les tailles ! Des manches trop longues se retroussent sur un joli tissu contrasté, une veste trop large peut laisser voir une belle doublure, et vive l'invention !
Propos recueillis par Véronique Blin