Philippe Genty : " Les marionnettes m’ont aidé à pacifier mes démons... "

Quittant la prestigieuse Cour d'Honneur du Palais des Papes d'Avignon où il nous a éblouis cet été, le magicien d'images Philippe Genty écarte les murs du Théâtre de la Ville pour présenter son dernier spectacle " Dédale ". Histoire d’une renaissance qui est aussi celle de son auteur...


Il est peut-être exorciste, en tous les cas poète et, par-dessus tout, il demeure fasciné par ce qui ne se voit pas. Cet invisible, Philippe Genty nous le montre pourtant, depuis vingt-cinq ans, par une subtile alchimie d'images magiques qu'il fait jaillir de son chapeau. Réclamé et acclamé partout dans le monde - où il est plus connu que dans son propre pays -, l’artiste nous présente aujourd’hui son dernier spectacle " Dédale ", troisième volet d'un triptyque comprenant déjà " Le voyageur immobile " et " Passager clandestin ". Pour la première fois, ses fameuses marionnettes, emblèmes de ses succès passés, font place à une chorégraphie de chair et de sang, menée par des comédiens danseurs éblouissants, qui tirent leur épingle du jeu de la vie même : celui de la conscience de soi et de sa place dans l'univers. En fait, ce jeu renvoie à l’histoire personnelle de son auteur, Philippe Genty, qui évoque pour nous les racines intimes de cette création : il était une fois un petit garçon qui portait un trop lourd secret...

Véronique Blin - C’est par les marionnettes que vous avez commencé à vous exprimer, puis à vous faire connaître. Que pensez-vous leur devoir, dans votre parcours ?
Philippe Genty - Les marionnettes représentent pour moi la part d’animisme qu’il y a en chacun d’entre nous. Il faut croire à l’animisme, le nourrir. Cette poésie de l’objet, c’est elle qui m’a permis, au tout début, de sortir pour la première fois de moi-même. Je devais avoir quatorze, quinze ans, et j’étais fasciné par un atelier de facture de marionnettes (comme les luthiers !), qui se trouvait juste à côté de chez moi. Ce sont eux, mes premiers maîtres, ces artistes qui parvenaient, symboliquement, à donner un sens aux objets. J’ai travaillé avec eux pendant des années avant de monter mes propres spectacles. Ce que j’aime dans les marionnettes, je crois que ce sont les images qu'elles produisent, qui permettent de superposer les sens, donnant ainsi plus vite accès à l'inconscient. Elles sont l'espace du rêve. L'inconscient cherche à communiquer avec nous par le rêve, pour ne pas réveiller le dormeur... Le matin, quand vous avez ces images diurnes qui viennent comme ça (les seules dont on se souvienne), il ne faut surtout pas y toucher tout de suite, leur trouver une signification à tout prix. Il faut les laisser prendre leur place dans l'éveil. C'est la même chose dans mes spectacles : les images sont toujours doubles, triples, voire quadruples, tout comme ces masques à plusieurs faces qui vous disent tout le fond de ma pensée : multiple...
Dans ce nouveau spectacle, vous mettez le ciel à la place de la terre et l'océan tient lieu de sol : en faisant avec vous ce parcours impossible, où mettons-nous les pieds ?
Inverser les images, tirer le ciel vers le bas, pour nous le rendre plus accessible et tenter de percevoir les mystères de la vie, lutter contre les idées reçues a toujours été mon moteur de travail. Les trois parties de ce triptyque s'appuient sur le même phénomène : une personne, à la suite d'un traumatisme (là, c'est l'inceste avec la mère), explose dans une mosaïque de personnages. On suit son parcours de désintégration, jusqu'à la réintégration finale, le retour vers lui-même. C’est une proposition d'explication des peurs, des erreurs de la vie, à travers le paysage intérieur, pour se pacifier avec soi-même. C'est l'appel et la plongée dans les dessous de l'inconscient - mon domaine de prédilection -, concrétisé ici par ce filet qui recouvre la mer, dans lequel l'enfant homme plonge et s'enroule, jusqu'à ce qu'il en resurgisse, naissant à lui-même en sortant de ses mailles.

Ce voyage initiatique ne fait-il pas écho à votre propre évolution ?
Il fait certainement référence à l'un de mes tout premiers souvenirs d'enfance : j'avais six ans, trois coups frappés à la porte (comme au théâtre), ma mère ouvre ; deux gendarmes sont là et annoncent que mon père - qui adorait faire du ski en haute montagne - vient de faire une chute mortelle de trois cents mètres... Ma mère m'a écarté, pour que je n'entende pas, mais c'était trop tard. Elle me l'a dissimulé pendant des années et, pour moi, ça a été un véritable drame. Parce que, bien entendu, comme c'était caché, c'était une faute et à mes yeux, " ma " faute. J'en ai donc déduit que c'était moi qui l'avais tué... En plus, à cet âge-là, on a une envie folle de se débarrasser du " concurrent " qu'est le père, par rapport à la mère. Il y a eu en moi cette sorte de désintégration dont nous parlions tout à l'heure, d'où je ne suis peu à peu sorti qu’en travaillant sur mes rêves. A cette époque, j'étais totalement asocial, coupé du monde. Mon seul mode d'expression se faisait par objets interposés. C'est ainsi que je me suis passionné pour les marionnettes ; elles m'ont aidé à pacifier mes démons.

"Dédale " est un envol, une libération, avec des hommes et des femmes de chair et presque plus de marionnettes. Etes-vous en train de revenir parmi nous ?
Tous mes spectacles parlent de renaissance. Dans " Le voyageur immobile ", les personnages étaient enfermés dans des sacs plastique, dont ils se dépêtraient finalement, pour respirer enfin, vivre en quelque sorte. Ici, le jeune homme est étouffé dans les mailles du filet ; c'est en les déchirant qu'il naîtra à lui-même... Je crois que l'on franchit tous des étapes dans la vie, qui passent par ce voyage à l’intérieur de soi. Apprendre à mieux se connaître, c’est être plus à même d’aller vers les autres.

Vous êtes attiré par ce vide ?
Je suis curieux de nature, attiré par ce qui est au-delà du visible, du perceptible. Je suppose qu'à l'époque de Christophe Colomb, c'était pareil : ces conquéran

ts qui partaient au bout de la Terre pensaient peut-être tomber dans un abîme, un grand trou vertical...
Comme pour les " Shadocks " ?
Oui, pour atteindre d'autres espaces. C'est ce qu'on appelle la prise de risque. Mais ne pas le prendre, c'est le danger de l'inertie, une autre manière de ne pas vivre...

Votre manière à vous de nous faire signe ?
Je cherche à jeter une passerelle vers l'inconscient du spectateur : soit il entre dans ce parcours, soit il le refuse violemment. Dans notre société cartésienne, il est bien sûr dangereux de se laisser totalement porter par les seules images. Mais, en même temps, quel plaisir de la surprise ! Le théâtre traditionnel est trop souvent linéaire, narratif, cadré. A part le dramaturge Samuel Beckett qui, lui, laisse tout ouvert : d’ailleurs dans sa pièce " Fin de Partie ", n’écrit-il pas " Quelque chose suit son cours... " Il avait raison : il faut écarter les murs !

Peut-on alors, avec " Dédale ", parler de rêve " éveillé ", auquel vous nous convieriez tous ?
Oui, c’est formidable, les rêves. Ils peuvent vraiment vous aider à voir plus clair en vous. J'en ai fait d'incroyables, et pas seulement des joyeux ! j'étais persuadé, par exemple, que je mourrais quand mon fils aurait à son tour six ans... Ou bien quand j'entrais dans une ville, je pensais qu'on venait de la construire et que, lorsque j'en partirais, elle serait aussitôt démontée ; plus de traces de notre passage, plus rien, le vide ! Ou bien encore cette image, qui revenait sans cesse : j'ensevelissais un cadavre, ou je noyais quelqu'un... Une autre fois, dans un autre rêve, je venais d'enterrer sommairement une personne anonyme avec un bout de bois et un peu de terre. En y " regardant " de plus près, je compris que ce bâton était en fait...un bâton de ski ! Vous voyez, ce n’est pas d’une franche gaîté ! Jusqu'à ce jour où, présentant un spectacle à New York, je me suis cassé en deux de douleur par terre, avec l'impression qu'on me tirait à bout portant dans le ventre. Transporté d'urgence à l'hôpital, j'avais des calculs rénaux, comme des cailloux dans les reins... Monstrueux ! Pire qu'un accouchement, c'est vraiment le cas de le dire ! Et bien, j'ai calculé : c'était l'exact anniversaire de la mort de mon père... Ce jour-là, j’ai tout compris et me suis senti libéré d’un grand poids !

On peut faire la fête, alors ?
Volontiers, mais c'est fou, les bombes qu’on peut avoir dans la tête ! Pendant tout ce travail intérieur, je cherchais en fait à fuir le nœud du problème... Depuis, je suis sorti de ma coquille et me suis ouvert aux autres, par mes spectacles. Je ne suis pas mort quand mon fils a eu six ans et je communique bien mieux avec les êtres humains. Même si cela m'a pris vingt-cinq ans !

Propos recueillis par Véronique Blin

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