Bernard Giraudeau : En avant, toute !

Il joue jusqu’aux Fêtes le rôle de Denis Diderot dans " Le libertin " d’Eric-Emmanuel Schmitt au Théâtre Montparnasse à Paris, avec Christiane Cohendy dans une mise en scène de Bernard Murat. Auteur, réalisateur et comédien accompli, ce goûteur de tout a des projets plein la tête et le vent en poupe.


Tenir la barre, il connaît ! Ayant pris son destin en main à seize ans, en quittant l’école, ce rochelais tout juste cinquantenaire, profondément épris de liberté, se fit happer par le vent du large : engagé dans la Marine pour cinq ans, il eut tôt le goût des voyages et de la découverte, avec deux tours du monde à son actif à bord de la prestigieuse "Jeanne", le beau navire école de la Marine Française. Cet acquis liquide en poche lui permit, une fois mis pied-à-terre, de pratiquer de bien solides métiers : de déplaceur aux Halles en contrôleur d’usine, il développa ses muscles en même temps que sa passion pour le théâtre et la danse. Quittant La Rochelle pour Grenoble, puis " montant " à Paris pour entrer au Conservatoire, ce Premier Prix de Comédie qui débuta sur scène avec Jacques Fabri dans " Pauvre France " et refusa d’entrer au Français, mène joliment sa barque. Pour nous, ce capitaine au long cours, arpenteur infatigable de toutes les mers cinématographiques et théâtrales, a hissé le spinnaker et s’est confié, toutes voiles dehors !

Véronique Blin- A propos du " Libertin ", que pensez-vous de la morale et de la liberté ?
Bernard Giraudeau - La même chose que Diderot : c’est une tentation ; tout le monde a le désir d’avoir une morale. Je suis tout à fait d’accord avec lui quand il dit : " Je me contenterai de bricoler en faisant le moins de mal possible aux autres et à moi-même ". En matière de morale, il a toujours échoué dans ses recherches. Si lui a échoué, ce n’est tout de même pas moi qui vais vous en donner une définition ! Ce qui est sûr, c’est que je ne crois pas aux morales établies, qu’elles soient d’ordre religieux ou social. Quant à la liberté, je crains qu’elle ne soit impossible à atteindre... On n’est libre que par rapport à des contraintes imposées. Diderot le dit lui-même " Je ne sais pas si je crois à la liberté ". Elle reste un des thèmes favoris de la philosophie. Là encore, on ne peut émettre que des hypothèses ; on est toujours en recherche.

Aimez-vous vous mettre en danger ?
Je ne fais ni analyse, ni psychothérapie et pense ne pas être maso... Mais le fait d’être en recherche est déjà un danger en soi. La recherche contre l’ignorance, vers la connaissance ; pas celle de l’érudit, mais de soi-même. L’acteur est en déséquilibre constant par rapport au texte, à la pensée de l’auteur. Il est toujours sur le fil du rasoir, c’est un funambule et, comme disait Genet " écrire
et faire un film est un sport dangereux ". Un film ou une pièce, c’est comme un orchestre de chambre : ou bien ils ont la grâce, ou bien ils ne l’ont pas. Ou bien ils comptent les notes, ou bien ils jouent. Pour nous, c’est pareil, au lieu d’être besogneux ou appliqué, il faut laisser le plaisir nous envahir, sans chercher à être " vrai " à tout prix. Comme le disait Diderot, je préfère abandonner la vérité au profit de la réjouissance de la vie ". Moi, je me réjouis de tout ; je suis là pour me poser des questions, pas pour y répondre.

Entre " Le libertin " que vous jouez, " Les caprices d’un fleuve " que vous avez réalisé, " Ridicule ", " Marquise " ou " Marthe " qui est sorti récemment, n’êtes-vous pas un boulimique effréné ?
Je suis un des moins boulimiques sur la place de Paris... En plus, dans beaucoup des films que vous citez, je tiens un rôle secondaire ! Dans " Ridicule ", j’apparais assez peu, dans " Marquise " aussi, même si Molière est important ; et dans " Marthe ", je suis tout de même très marginal ! Tout ça alterné avec le théâtre, tous les deux ans à peu près (les deux dernières avec Annie Duperrey et Fanny Ardant), on y arrive très bien, je vous assure ! Non, je prends beaucoup de temps pour moi, pour aller faire des documentaires, des reportages, des voyages, vivre des aventures dans les pays lointains, avec les copains. Je trouve aussi le temps d’écrire, sans avoir l’impression d’être submergé ! Vous savez, sur un tournage, il y a souvent beaucoup d’attente, on a le temps de faire plein de choses, surtout si l’endroit est joli et la compagnie agréable ! Je crois que c’est encore Genet qui disait : " La première qualité d’un acteur est de trouver une chaise et un bon journal... ".

Comme réalisateur aussi ?
C’est vrai que c’est un autre problème. Quand je faisais " Les caprices d’un fleuve ", j’étais occupé vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je me levais à cinq ou six heures tous les matins, me couchais à trois ou quatre le lendemain, ce pendant quatre mois, plus le montage, d’accord ça fait beaucoup. Mais pour les acteurs, n’exagérons rien ! Quand je dis que les acteurs sont des fainéants, tout le monde me tape dessus ! Mais quand on fait ce métier comme j’ai la chance de le faire - c’est vrai que je suis privilégié - , il n’y a vraiment pas de quoi se plaindre ! Même quand c’est dans la froidure, comme pour " Marthe ", ce n’est tout de même pas l’enfer ! Ou alors, c’est moi qui suis le roi des fainéants !

Un fainéant qui s’intéresse aussi à la danse, à la poésie, au documentaire, à la technique, aux rencontres, est un fainéant bien occupé, non ?
J’ai failli être danseur. A vingt ans, j’ai rencontré Colette Milner et Marie-Claire Valette à La Rochelle et me suis passionné pour la danse, par leur biais. Bien que déjà vieux pour commencer cet art magnifique, avec cinq heures d’entraînement quotidien, j’étais à deux doigts d’en faire mon métier ! Le théâtre et le cinéma ont été les plus forts, mais la danse fait toujours partie intégrante de ma vie. Comme les documentaires, ma manière à moi de partir en reconnaissance des visages, des paysages réels, tous emprunts de poésie. J’aime remplir ces carnets de voyage, un peu à la Michaud ou à la Cendrars, toutes proportions gardées, bien sûr et sans comparaison poétique immédiate...
Tout comme mon prochain projet : Tourner pour Nina Companez (avec laquelle j’avais déjà fait " La grande cabriole " avec Fanny Ardant), trois épisodes d’une très jolie saga moderne, " A la poursuite du vent". J’aime ces rencontres-là, cette écriture vivante.

Le cabotinage vous semble-t-il un mal (ou un bien !) nécessaire ?
C’est normal, on défend son beefsteak ! Je suis un acteur dépendant : de ce qui se passe dans la salle, de l’humeur du jour, d’un tas de vecteurs qui varient d’un jour à l’autre. Moi qui me lasse très vite des choses, je ne pourrais pas jouer si longtemps si ce n’était pas différent tous les soirs. Vous dire qu’il n’arrive jamais d’avoir envie d’aller se jeter dans la Seine au lieu de jouer serait mentir. Mais, quoi qu’il arrive, quand le rideau se lève, on oublie tout. Pas facile de retrouver chaque soir une nouvelle énergie, une nouvelle motivation. Il faut être généreux mais, comme le sportif dans les starting blocks ou le danseur à la barre, on sait qu’on ira jusqu’au bout. Au théâtre, la sanction est immédiate ; c’est déjà un miracle que le public soit là et que la salle soit pleine. C’est pourquoi, à la sortie, lorsque je signe des photos ou des programmes, j’écris toujours d’abord "merci" ; merci d’être venu !

Propos recueillis par Véronique Blin

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