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Rencontre avec un homme remarquable

Werner Herzog  et son œuvre

(jusqu’au 2 mars à Beaubourg)

Qu’une copie neuve d’Aguirre ou la colère de Dieu d’un film de 1972, fasse encore 10.000 entrées, prouve que les films de Werner Herzog nous parlent toujours. Beaubourg lui consacre une rétrospective intégrale, avec des films inédits et c’est ce qui lui importe : « Nous sommes ici à Paris avec tous mes films dont les derniers 25 films que personne n’a vu, c’est ça qui est extraordinaire ! » Pas de regret, pas de lamentations, un créateur en pleine possession de ses forces, engagé dans de multiples projets de fiction et de documentaires.

Comme beaucoup de grands cinéastes visionnaires, il est assez peu attaché aux films anciens qui ont fait sa gloire et s’étonne du peu d’intérêt porté à son travail récent. Qu’on ne le ramène pas « trente ou même quarante ans en arrière », qu’on ne lui parle plus des êtres comme Fini Straubinger (Pays du silence et de l’obscurité - Land des Schweigens und der Dunkelheit -1971) d’un côté, de Bruno S., le marginal, de l’autre : non-acteur, personnage découvert par Herzog et incarnation parfaite de l’enfant maltraité, outragé qu’était Caspar Hauser : L’énigme de Kaspar Hauser – Jeder für sich und Gott gegen alle -1974 et l’acteur Bruno S. de La ballade de Bruno - Stroszek -1976 qui part vers l’Amérique et meurt là-bas après avoir tout perdu. De toute évidence, Herzog n’aime pas qu’on parle de ces illuminés que ce soit Aguirre (Aguirre ou la colère de Dieu), conquérant criminel et incestueux d’un Eldorado hypothétique et de son interprète Klaus Kinski (à qui il consacre Ennemis intimes) ou de Fitzcarraldo -1982.

Accaparé par des tournages, mises en scène etc., il se dit préoccupé par la disparition des langues et qu’il aimerait consacrer un documentaire à ce sujet, car tous les jours, le dernier à parler une langue peut mourir ! On se souvient alors qu’il y avait toujours une réflexion sur le langage dans ses films, qui rejoint  cette préoccupation. Ce jeune garçon qui dit au guerrier fou : « Maintenant que je sais ta langue, qu’est-ce que je dois dire ? ». Ou Kaspar qui apprend à parler et qui trouve des mots bien plus justes que tous ces lettrés qui l’entourent ?! Ou l’Australie et les « fourmis vertes… » (1)

Dans le livre qui vient de paraître : Conquête de l’inutile (Capricci, 2008 co-édité par Beaubourg)-, il raconte des événements liés au tournage de Fitzcarraldo, mais l’intérêt du livre est ailleurs. La lecture nous transmet sa réflexion de  l’épreuve et du sens de la vie. Conquête de l’inutile s’appréhende plutôt comme un récit philosophique totalement singulier.

Pas facile de dépasser les idées reçues où Herzog est figé dans un rôle,  celui qui marche à pied de Munich à Paris ou qui sacrifie une partie de son budget pour un plan montrant un bateau couché dans un arbre, le cinéaste des extrêmes : Il dit ne jamais avoir défier la mort. Et s’il était à côté du volcan La Soufrière, -1977 c’était parce qu’il avait lu qu’un vieil homme avait refusé de partir, d’être évacué. C’est cet homme qu’il voulait entendre et filmer.

Dans Grizzly Man, la superposition d’images réalisées par Timothey Treadwell et des siennes propres lui permet d’interpeller cet homme au-delà de sa mort, lui rendre la puissance de son engagement et puis l’engueuler en somme, car en étant plus prudent, il serait encore en vie…

                                                                                                  La conquête de l’inutile

« Je ne suis pas un romantique. Kleist, Büchner, Hölderlin ne sont pas des romantiques… ». Le journal du moine qui accompagne l’expédition dans Aguirre, c’est Herzog qui l’a écrit. Il prend pour un compliment qu’on croit au récit d’époque. Impatient d’entendre des questions sur ses films récents, il demande : Alors que pensez-vous d’un film comme  Grizzly Man, 2005 ou Encounters at the end of the world, de 2007 ?

Heike Hurst : Grizzly man est un film extraordinaire, mais je me suis posé cette question : comment pouvez-vous ordonner à cette femme, très proche de Timothey Treadwell, de supprimer  la bande magnétique qui rend compte de sa fin terrible ?

Werner Herzog : « Vous n’y étiez pas et ce n’est pas dans le film : c’était une réaction spontanée à l’affreux contenu de cette bande magnétique… c’était horrible, horrible. Je lui ai dit : le mieux à faire, c’est de ne plus l’écouter et de détruire cette bande, mais elle était bien plus intelligente que moi,  elle a mis cette bande en lieu sûr. Dans le coffre d’une banque. Donc je ne suis pas devenu un autre,  je ne me suis pas arrêté à cet endroit… c’est comme si vous demandiez que Bunuel fasse toute sa vie des films surréalistes… »

H. H : Je n’ai jamais pensé une telle chose, mais j’aimerais bien savoir comment vous abordez les gens qui vous livrent très vite des éléments intimes de leur vie… p. ex. dans Encounters at the end of the world…

W. H : « Si je ne savais pas faire cela, je ne pourrais pas faire mon métier. Si je ne savais pas établir des liens, cerner très profondément les êtres humains, je ne pourrais pas faire ce travail. Ce que vous voyez et entendez des hommes qui parlent dans Encounters at the end of the world est tout ce que j’ai vu et entendu d’eux : ce spécialiste des glaciers …j’ai fait sa connaissance à la cantine de la station Mc Murdo cinq minutes avant. Ou le soudeur de l’atelier, celui  qui est convaincu de descendre de la famille royale aztèque – car deux doigts de sa main ont la même longueur. Le temps passé avec eux est le temps du film. Dans l’Arctique on ne peut rechercher pour un tournage. Ce que vous voyez s’est passé comme ça, dans l’immédiat, avec une exception : le plongeur qui va sous la glace. C’est un musicien qui m’avait tellement fasciné avec ce qu’il avait tourné sous l’eau que je voulais absolument y aller, pas tellement pour l’antarctique mais à cause de ses photographies sous-marines ».

H. H : Encore une situation de grand danger …

W. H : « Certes, puisqu’il y a au-dessus d’eux une couche de 5 à 10 m d’épaisseur : c’est pourquoi  je n’avais pas le droit de plonger moi-même parce que la communauté de Mc Murdo ne peut pas se permettre d’accidents… le danger est pour les plongeurs qui perdent le sens de l’orientation car s’ils ne trouvent plus le trou d’ouverture, proche du pôle magnétique, le compas montre le bas où le haut au lieu d’indiquer une direction. Il arrive que vous êtes pris dans un courant et que vous  dérivez. … Ceux qui surveillent en haut ne peuvent aider car ils ne savent pas où vous êtes exactement. C’est pourquoi ils sont toujours au moins deux à plonger pour qu’ils puissent  s’entraider. »

H. H : Dans Gasherbrum -La montagne lumineuse (Der leuchtende Berg -1984) vous frôlez la mort comme Reinhold Messner, vous êtes son dépositaire testamentaire, son  frère en somme, à parler, à rêver, à marcher…jusqu’au bout du monde…

W. H : « Dans le camp de base nous avons divagué et parlé de la fin du monde et comment nous allions finir, nous. Nous avons des choses en commun, mais je vois aussi ce qui nous sépare. Cette tendance à l’auto-analyse, dépasser ses limites, c’est son affaire, cela ne m’intéresse pas...  Je respecte l’intelligence avec laquelle Messner mène ses ascensions, l’intelligence  avec laquelle il a été capable de survivre. Marcher avec un chien et des sacoches jusqu’à ce qu‘il n’y ait plus de chemin et plus rien… C’était un monde imaginaire, un monde de rêve que nous avons évoqué ce soir-là dans le camp de base. Entre nous, il y a aussi beaucoup de contradictions, mais c’est sans importance ».

Heike Hurst

Entretien réalisé à Beaubourg, début décembre 2008

(1) Le pays où rêvent les fourmis vertes, 1984