Solaire et sombre Isabelle Huppert
Dans La Vie Moderne, de Laurence Ferreira Barbosa, elle est Claire, jeune femme en mal denfant qui erre dans les rues de Paris. Hors champ, en toute intimité, rencontre avec une comédienne très secrète, qui nous offre lombre et la lumière de sa personnalité
Nous avions failli nous rencontrer chez son coiffeur, rue Saint André des Arts, où elle faisait des essais de teinture pour le film de Raul Ruiz, Fils de deux mères, dont le tournage vient de sachever. Le temps manqua, un avion à prendre, et cest au chaleureux et confortable bar du Lutétia quapparut sa frêle et délicate silhouette, son clair et beau visage encadré de roux disparaissant derrière un énorme bouquet de fleurs pour excuser son retard... Touchante et adorable Isabelle. Croisant dans le salon son ami Philippe Noiret, lui aussi en interview, elle engage avec lui la conversation, sinvite à déjeuner la semaine suivante avant de venir sasseoir. Ils se connaissent bien depuis Coup de torchon. Conviviale Isabelle. Cette parisienne native élevée à Ville-dAvray avec son frère et ses trois soeurs, dont la cinéaste Caroline avec laquelle elle tourna Signé Charlotte, ne compte pas moins de cinquante-sept films à son actif. Prolixe Isabelle. Mère de trois enfants, dont laînée Lolita joue le rôle de Marguerite dans La Vie Moderne, une adolescente en bute avec son père, qui se réfugie dans la religion. Maternelle Isabelle. Egérie de Chabrol depuis Violette Nozière qui lui valut le Prix dInterprétation à Cannes, Comtesse chez Jacquot dans La fausse suivante à venir, Madame de Maintenon dans Saint-Cyr de Patricia Mazuy que lon attend aussi, bref, elle narrête pas ! Quant au théâtre, elle soffrira cet été la Cour dHonneur du Palais des Papes avec Médéé, dans la mise en scène de Jacques Lassalle. Tentons de la suivre !
Que pensez-vous de votre rôle dans La Vie Moderne ? Est-ce une question de maternité frustrée ou une envie, pour Claire, de se trouver ?
Cest plutôt lhistoire dune errance, que lon pourrait qualifier d initiatique, dune femme qui cherche à se soustraire de son obsession : son désir denfant chevillé au corps. Lorsqu elle va à Paris, seule, voir son médecin et quelle traîne dans les rues ou au bar de grands hôtels, je crois que cest autre-chose quelle cherche quun verdict. Jusquà sa - brève - rencontre avec ce chanteur à la mode, avec lequel elle aura une ébauche daventure. Cest la collusion entre celui quelle pensait être inatteignable, de par sa célèbrité, et cette proximité qui sinstalle, qui la sort de sa hantise.
Comment a débuté toute votre aventure ?
Cest Margot Capelier, dénicheuse de talents sil en est qui, mayant vue au Conservatoire de Versailles où jai obtenu un Prix, ma encouragée à continuer et ma mis en quelque sorte le pied à létrier. Plus tard, je suis entrée au Conservatoire de Paris, un an chez Jean-Laurent Cochet, puis deux chez Vitez. Cétait la première fois quil ny avait plus de concours, mais de toutes façons, je nétais pas très assidue, ni exemplaire, parce-que je travaillais déjà beaucoup à lépoque, pour la télévision ou au théâtre. Jétais assez "volante"..., mais je lai fait quand-même !
Après plusieurs films, dont La Dentellière, qui fit vraiment parler de vous, vient votre rencontre avec Claude Chabrol et la grande complicité qui en découle. Comment ressentez-vous son univers ?
Le cinéma est le media par excellence du secret et Chabrol sinscrit totalement dans ce principe. Le contraire même du manichéisme, ses personnages sont toujours à cheval entre ce que lon montre et ce que lon cache. La face cachée et la face offerte. Chabrol joue constamment sur ce paradoxe-là et cest ce qui me fascine chez lui. Le dit et le non dit, tous les rôles quil crée sont au coeur de cette problématique. Des personnages qui se montrent en même temps quils se replient sur un mystère. Celà dit, il nest pas le seul, heureusement ! Il ne faut pas oublier quentre Violette Nozière, notre première rencontre, et Une affaire de femmes, il sest écoulé treize ans ! Heureusement que jai travaillé entretemps !
Quest-ce qui prédomine dans vos choix : le réalisateur ou la lecture du scénario ?
Il est rare quun bon metteur en scène vous propose un rôle nul, celà va généralement ensemble ! Celà dit, cest tout de même à lui que va ma préférence, il est le maître doeuvre de lhistoire. Cest une question de regard et jaime beaucoup celui de Laurence, entre spiritualité et ironie, désespoir et humour.
On parle souvent de la difficulté dêtre enfant de star. Comment est-ce dêtre la mère dune adolescente qui empreinte le même chemin que vous ?
Dabord, je ne suis pas sûre du tout quelle sy dirige, il faudrait le lui demander à elle, car cest tout-à-fait incidemment quelle se retrouve dans le film, contrairement à ce que lon pourrait croire. Laurence la rencontrée par hasard à la maison et a eu envie de lui proposer ce rôle, mais ce nétait pas du tout dans mes pensées. Dautre part, même si elle se décidait à suivre cette voie, celà me paraîtrait normal, je ne verrais aucun obstacle à ce désir.
Comment conciliez-vous votre rôle de mère et votre métier dactrice ?
On se sent toujours courir après une perfection qui vous échappe. A la fois, tout est possible et en même temps, on se dit quon ne fait pas assez bien ce quon devrait faire, mais ce nest pas grave. La vie étant faite de compromis, lhumain étant essentiellement défini par le compromis, on en est le résultat, en essayant de faire à peu près tout bien, tout en sachant que rien nest parfait. En le déplorant la plupart du temps, ça sappelle la culpabilité, mais aussi en se rassurant, car la culpabilité est un moteur dans lexistence. Je le lisais justement dans votre journal récemment !
Avez-vous des affinités particulières avec certaines de vos consoeurs ?
Jaime beaucoup les actrices; jaime les voir à lécran. Je les préfère aux acteurs, car elles sont vecteurs dunivers qui mintéressent plus. Un film qui parle dune femme, jai envie daller le voir tout de suite. Et puis il y a tellement de films qui parlent des hommes !
On ne vous a pas vue au théâtre en France depuis Orlando, il y a cinq ans. Dans quelle disposition desprit êtes-vous face au rôle de Médée, mère mythique sil en est, que vous allez interpréter en Avignon cet été ?
Comme pour tous les mythes, on cherche toujours à trouver le lien qui existe entre la mythologie et le contemporain. Ce qui mintéresse, cest la dimension du fait divers, derrière laspect mythique. Médée est une étrangère, elle est rejetée, qui tue à la fois par exclusion politique et affective. Cest un drame passionnel, comme on en lit dans les journaux. Je suis davantage à la recherche dune simplification que dune théâtralisation. Je crois que lintérêt de monter des tragédies aujourdhui, cest de tisser des liens entre ce que ça pouvait signifier à lépoque et lécho que ça peut avoir maintenant. Le théâtre a changé depuis un moment, sans doute en partie à cause du cinéma.
Dans votre parcours, essentiellement français, en tout cas européen, vous avez fait plusieurs escapades américaines. Que pensez-vous de leur cinéma ?
LAmérique est la terre de tous les contrastes, de tous les excès, avec une capacité dautocritique hallucinante. Terre daccueil sil en est, elle brasse en permanence des couleurs, des tendances opposées et je trouve celà fascinant. En même temps, elle ne supporte pas que lon touche au rêve américain, tel quelle la dessiné. Les cinéastes qui ont tenté de briser cette image, se sont bien souvent cassé les dents.
A ce propos justement, parlez-nous de votre expérience avec Michael Cimino pour La Porte du Paradis (Heavens Gate, ndlr), que nous sommes nombreux ici à considérer comme un chef-doeuvre, en dépit du flop magistral qui salua sa sortie
Jai rencontré Michael à lhôtel Plazza de New-York, où il auditionnait des comédiens pour ce film. Il a voulu faire un break en descendant au cinéma "Le Paris", au pied de lhôtel, où passait Violette Nozière.... Il en a vu vingt minutes et a décidé de me confier le rôle de cette tenancière de bordel... Cest comme ça que je me suis retrouvée pendant six mois dans un ranch du Montana, comme dans un camp de vacances au milieu des chevaux. Le Far-West ! Ca avait toutes les apparences dun western, sauf que cétait un film de Cimino, donc un film dauteur plus que dun classicisme convenu. Cétait un film inquiétant pour les studios, qui dit des choses très dérangeantes sur lAmérique, qui sest soldé par léchec historique que lon sait, puisque ça a été le dernier film produit par United Artists...
Comment vous définiriez-vous ?
Je suis à la fois solaire et sombre. Cest pour celà que jaime aller de temps en temps tourner aux Etats-Unis, parce-quils ont cette faculté formidable de rendre les gens très vivants, pleins dénergie et lumineux. En Europe, jai tendance à décliner ma face la plus sombre, je dirais la plus nocturne. Là-bas, cest mon côté diurne qui prend le dessus !
Propos recueillis par Véronique Blin