Sandrine Kiberlain, comédienne dinstinct
" Les gens peuvent penser que cest du pipo, mais en tout cas je ne triche pas "
Dans " Le septième ciel " de Benoît Jacquot, elle est Mathilde, en pleine déprime, qui se remet debout par le biais de lhypnose. Dans la vie, allergique à lendormissement et aimant rire par-dessus tout, la petite blonde qui monte, qui monte, est grande de taille et curieuse de tout. Fidèle en amitiés denfance (ses trois grandes copines sont devenues avocate, prof de lettres et dentiste), éclectique donc dans ses goûts, elle compte peu dintimes dans sa profession, à part Fanny Ardant, et voue une grande admiration à Ingrid Bergman et Isabelle Huppert, avec laquelle elle partage de jolies taches de rousseur. Confortablement installée dans les fauteuils douillets de lhôtel Lutétia, lintervieweuse du " Quadrille " de Valérie Lemercier sest fait interviewer pour Intercineth. En toute franchise et liberté.
Véronique Blin - Il y a peu de dialogues dans " Le septième ciel ", mais le long parcours intérieur de cette femme que lon suit avec passion. Comment avez-vous vécu cette chute et ce redressement ?
Sandrine Kiberlin - Il y a plusieurs thèmes en un, dans le film, mais cest avant tout une histoire damour. Pour une fois, il me semble la première, Benoît ne traite ni de lavant, ni de laprès, mais du " pendant ". Il ne sagit ni du moment de la rencontre, ni de celui de la séparation, mais de comment on saime, quand on saime. Avec, en point dorgue, la dépression dune femme au creux de la vague, cette Mathilde qui coule, entre son enfant et son mari chirurgien. Avec le respect de lautre, le sentiment de culpabilité de lun lorsque lautre va mal. Lenjeu du couple étant que tous deux se retrouvent ; ou se perdent...
Cest un film dimpressions, de sentiments, plus que de narration ?
Tout ce qui est de lordre de lémotion mintéresse et non la démonstration. Dans la vie, rien nest tout rose ou tout noir, il faut faire confiance à son instinct, se laisser pousser par ses pulsions. Jaime les contradictions, les palettes de couleurs. Mathilde en a une quantité et je la comprends ; jai vraiment eu envie dêtre elle, avec ses changements de rythme, dhumeur, ses moments de sommeil, de repli, puis denthousiasme.
A propos de sommeil, comment avez-vous approché lhypnose ?
Encore une fois, avec mes émotions. Ca ne mintéresse pas de me faire hypnotiser pour savoir ce quest lhypnose... Comme Mathilde, je ne peux faire autrement que dentrer à fond dans une histoire, avec mon instinct, sans " apprendre ". Quitte à my perdre, mais je pense que jy gagne en vérité. Les gens peuvent penser que cest du pipo, mais en tout cas je ne triche pas. Je me suis mise en situation dêtre hypnotisée, comme je limagine. De même que je ne me suis jamais évanouie pour de vrai, dans la vie. Comment " jouer " lévanouissement ? Je nai demandé à personne, je suis tombée, cest tout. Pour moi, je me suis vraiment évanouie. Parler des choses, cest éviter linstinct, cest éviter de se lancer.
Vous aimez sauter sans filet ?
Je pense que les comédiens qui se prennent le chou en se disant comment faire, comment jouer telle scène etc..., cest pour éviter de la faire. Faisons-le ! On verra bien après ! Si ce nest pas bon, on peut recommencer ! Il ny a quen faisant quon sait. Ca sappelle le risque. Ces petits défis, je ne veux pas les rater, je ne veux pas passer à côté. Parfois jen ai marre, bien sûr, je voudrais un peu de répit, dautant que pendant le film de Benoît, je jouais en même temps au théâtre, cest vrai que ça fait beaucoup. Mais je suis comme ça, je fonce.
A propos de théâtre, comment conciliez-vous les deux activités ?
Jadore la scène, tout peut sy passer, mais je naime pas la " vie " de théâtre. Je trouve que cest mensonge de dire que cest tous les soirs différent. Ce nest pas vrai, au bout dun moment, vous mesurez les risques et les dangers. Ce sont toujours les mêmes et cest beaucoup trop quotidien pour moi. Jai joué " Le roman de Lulu " pendant dix mois, presque un an, au petit Théâtre de Paris ; je nen pouvais plus : avoir rendez-vous tous les jours à la même heure, au même endroit, avec les mêmes gens et le même personnage à jouer, pour moi cest le contraire de la vie. La vie, cest limprévu, je ne veux pas savoir ce que je vais faire demain, dabord on ne sait pas, et puis jai trop peur de menfermer dans un truc. Le film de Benoît ma rendu service, car il a destructuré mes journées. Au théâtre, on est azimuté toute la journée en pensant au soir en crevant de trouille. Au cinéma, je dédramatise vachement. Je me souviens, quand je quittais le plateau à sept heures pour aller au théâtre, cétait insupportable ! Toute léquipe était là, javais envie de rester, je marrachais...
Pour nous spectateurs, voilà un avis quon nentend pas souvent... Parmi vos confrères, êtes-vous nombreux à ressentir de même ?
Je crois quon est pas mal à le penser, mais pas beaucoup à le dire... Il y en a une qui ma sauvé la mise, cest ma très bonne amie Fanny Ardant, qui jouait La Callas en même temps que je jouais Lulu. Un soir, jen avais ras-le-bol de jouer, alors que la pièce marchait très bien, il y avait eu le " Molière" et je culpabilisais à mort dans avoir assez, parce quon se dit que ce nest pas normal, on a la chance de jouer etc... Elle ma dit " attends, je suis exactement dans le même état que toi, cest un vrai délire ! ". Personne ne parle de ce que cest que dy aller tous les soirs et Fanny est de ces acteurs qui payent de leur personne, je peux vous dire quelle y va ! Non, à part un accident de parcours qui change complètement lévolution de la pièce, quon le veuille ou pas, cest tous les soirs à peu près pareil ! Il y en a que ça rassure, ce côté un peu fonctionnaire. Pour moi, cest le contraire de la vie et le film de Benoît était ma bouffée doxygène. Même si, paradoxalement, Mathilde étouffe au début de lhistoire ! Cest son côté solaire...
Avez-vous toujours eu le goût de la représentation ?
Je suis la seconde fille dune famille très unie. Quand je suis arrivée, ils étaient déjà trois, très soudés avec ma sur aînée. Je me suis - curieux pour une actrice - retrouvée spectatrice, un peu en retrait. Pour exister, je crois que je passais mon temps à faire le clown pour attirer leur attention et les rendre à leur tour spectateurs de mes petites folies. Tout passait par le rire ; en plus je ne me trouvais pas jolie, javais un appareil à bagues et tout ça... Ca vient de là, cette envie dêtre une autre. Je jouais au vétérinaire avec mes animaux, à la star à douze ans avec ma sur intervieweuse et mon père à la caméra pour un petit film de famille... En fait, au fond de moi, je crois que je nai jamais eu envie dautre chose.
Quel serait le rôle de vos rêves ?
Jouer une femme qui se déguise en homme, comme le chevalier de "La fausse suivante" de Marivaux. Jaime les personnages excessifs ; au Conservatoire, je jouais souvent des marquises fêlées, ou des nanas qui déraillent. En fait, jaime bien péter les plombs.
Propos recueillis par Véronique Blin
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