Valérie Lemercier " J'aime les contraintes, pour mieux m'en échapper "

À l’occasion de la sortie de " Quadrille ", d'après la pièce de Sacha Guitry, son premier film derrière la caméra, la comédienne, chanteuse et aujourd'hui réalisatrice de cinéma nous a confié son regard de femme sur le monde actuel et sur le siècle à venir, tout proche.

Véronique Blin - Ce qui frappe d’emblée, dans " Quadrille ", ce sont les couleurs. Vives et crues, elles sont comme le virulent reflet des dialogues à venir. Votre manière à vous de " donner le ton " ?
Valérie Lemercier - Je voulais à tout prix éviter la reconstitution historique ; que les seules taches présentes soient des taches de couleurs et qu’on n’aille pas faire le tour des antiquaires pour trouver des meubles " d’époque"... Eviter les camions de chocolat Meunier, les figurants dehors ou les valises vides, tous ces accessoires obligés, en tout cas habituels des films historiques, qui pour moi n’ajoutent rien.
Les seuls " figurants " visibles, et encore, dans un brouillard opaque, sont la Tour Eiffel et une cour d’immeuble. Une respiration vers l’extérieur ?
Pour moi, Paris, c’est la Tour Eiffel. Je voulais un symbole universel. Normalement, dans la pièce de Guitry, c’est la colonne Vendôme qu’on devrait voir, puisqu’elle se passe au Ritz. Mais j’adore la Tour Eiffel, c’est le monument que je préfère, c’est joli, féminin, long, grand et puis, du fin fond de l’Inde, on sait que c’est Paris !
Très souvent, les premiers films sont autobiographiques, avec ce besoin urgent de jeter sur la pellicule des impressions, souvenirs ou sentiments personnels. Alors, pourquoi " Quadrille " de Guitry, plutôt que d’écrire votre propre scénario ?
C’est une commande et je trouve salutaires les commandes, pour les contraintes qu’elles vous imposent. J’aime les cahiers des charges ; ils donnent plus de liberté pour s’en échapper ensuite. Et puis, déjà je jouais et réalisais le film, l’écrire en plus me semblait difficile. Cela dit, j’écrirai sûrement le prochain. J’ai trois idées de scénario et puis déjà vous dire qu’il sera moderne et se passera aujourd’hui. Dans ce cadre Guitry, on m’avait proposé de jouer dans " Désiré ", je n’y tenais pas, mais Guitry m’intéresse. J’ai relu toutes ses pièces et ai " choisi" " Quadrille ", parce que c’est vraiment celle que je préfère, je l’adore pour ses rapports entre journalistes et acteurs (la scène de l’interview me fait rire), pour son impertinence et l’absence de rapports de force entre serviteurs et maîtres. Son ton est juste sur les gens et les gens me passionnent.
Que signifie ce ballet de renards argentés en marionnettes personnalisées, dans le générique d’ouverture ?
C’est un clin d’œil à toute l’équipe du film, producteurs, techniciens et acteurs confondus. Je les trouve mignons avec leur air coquin et leurs petits yeux en strass ! Comme pour la musique de Bertrand Burgalat, il a été réalisé bien après la fin du tournage. Et puis, c’est aussi ma manière de rendre hommage à Guitry : Pour moi, cet homme est malin comme un renard !

Que pensez-vous de l’évolution actuelle et comment vous situez-vous dans le monde artistique ?
Je trouve qu’on manque vraiment de légèreté, alors qu’on en a tellement besoin ! C’est aussi pour cela que j’aime Guitry, sa façon de parler de choses graves avec légèreté, tellement plus intéressante que de parler de choses banales avec gravité. Je ne me sens pas proche des jeunes réalisateurs actuels, parce qu’ils sont à la fois trop proches et trop loin de la réalité. La plupart d’entre eux sont issus du même milieu, fils de producteurs ou autres, ce qui les rend proches du monde du cinéma, mais en même temps les empêche de prendre du recul. Moi, j’ai grandi à la campagne, dans un petit village, mon père est agriculteur, d’une famille de huit enfants, ma mère a sept sœurs et un frère, nous ne regardions pas la télévision, ne sortions jamais au cinéma ou au théâtre et, avec mes trois sœurs, nous avions l’imagination pour bagage. N’ayant pas de bande de copains, nous inventions sans cesse des trucs, on montait des petites émissions de radio, des spectacles. C’est ça que j’aime, créer à partir de rien ! Raison pour laquelle, au passage, j’ai refusé de faire " Les Visiteurs n° 2 ", parce que j’ai horreur des redites, des répétitions. Aussi, quand je suis arrivée à Paris, à dix-huit ans, après la pension et le Conservatoire de Rouen, je n’ai eu de cesse de me nourrir de tout ce qui m’entourait, la réalité de la rue, des gens, pour mieux créer ensuite, à partir d’un matériau vivant, précis. Encore cette idée de cadre, de contrainte préalable qui m’est chère, sur laquelle il faut s’appuyer pour laisser rebondir l’imaginaire et, partant, la création. Le drame aujourd’hui, c’est que tout est grave et qu’il est difficile de prendre de la distance. C’est là précisément que le rire est indispensable, en décalage d’une réalité peu réjouissante.
Récemment, j’ai reçu le Prix de l’Académie Française pour mon dernier spectacle de théâtre. Il y avait là des jeunes filles de la Légion d’Honneur. Une fois de plus, j’ai été frappée de voir à quel point un carcan rigide pouvait générer une prise de liberté formidable. Bourrées de contraintes, serrées et vissées comme elles le sont, elles trouvaient le moyen de s’échapper, de désobéir d’une certaine façon, de leur propre initiative. Elles m’ont vraiment fait rire. Les enfants aussi, quand ils jouent les grandes personnes. Les voir jouer à la marchande avec l’air le plus sérieux du monde est pour moi irrésistible. Tout ce qui est décalé, par rapport à une réalité établie, me touche. Il suffit de regarder autour de soi, les gens dans la rue, les comportements des uns et des autres, un geste, une attitude, des instants saisis au vol, il y a là matière à plus d’un spectacle !

Et les " grands " pionniers ?
N’étant ni Présidente du Jury du Rire, ni experte en distinction de blagues de bon ou mauvais goût et ne me voulant représentative de rien du tout, je dirai seulement, au risque de décevoir, que les Marx Brothers, Laurel et Hardy ou Tati ne me font pas spécialement rire. Je connais mal Keaton, mais suis peu sensible à l’absurde. En revanche, par leurs natures spontanées, chaleureuses et candides, avec le côté touchant de se prendre toujours pour quelqu’un d’autre, il m’est arrivé de trouver Marylin Monroe et Brigitte Bardot très drôles. Non, ce qui me fait vraiment rire, ce sont les mille et une petites choses de la vie qui se passent aujourd’hui, maintenant, ici.

Indépendamment du contexte politique récent, la désobéissance est-elle un support important dans votre travail ?
Ce qui est intéressant dans la désobéissance, c’est lorsqu’elle est personnelle ou la position d’un petit groupe. Mais si elle devient l’attitude " réglementaire " du plus grand nombre, on ne désobéit plus à rien !
Et je remarque tout de même que ces cinéastes signataires qui s’insurgent contre l’exclusion sont, pour beaucoup, les premiers à revendiquer l’exception culturelle, pour la protection des films français, de la culture française contre la tant redoutée invasion américaine, par un pur et simple système de quotas, sans rien proposer de nouveau. Les films français qui marchent, et il y en a, fonctionnent très bien tout seuls et c’est vrai que les gens préféreraient voir des films français ! Il se trouve que l’on propose davantage de bons films américains, les gens vont les voir, c’est normal ! La réponse à ça serait d’essayer de faire de bons films au lieu de se surprotéger artificiellement de la sorte ! Or, à ma connaissance, il n’y a pas pléthore de bons films français en préparation actuellement...

Et votre position par rapport aux mouvements de grève comédiens ?
Là encore, je suis une des rares à ne pas faire grève quand les acteurs la font, parce que je trouve aberrant de ne pas jouer. Justement, c’est le propre de notre métier, si on a des problèmes personnels, on joue quand même; c’est ce que j’aime dans le spectacle vivant, dans le théâtre, les gens sont là, la représentation a lieu, quoiqu’il arrive, c’est tout. C’est comme si, du jour au lendemain, on arrêtait la vente du n° 5 de Chanel ; c’est un métier de luxe, le théâtre ! Que les cheminots, les agents de la R.A.T.P. ou les techniciens fassent grève, je le comprends très bien, mais des acteurs, qui ont choisi le risque de la liberté, Ah non, je ne suis pas d’accord. C’est ça, la magie du spectacle : il faut être présent quand le rideau se lève.
En plus, c’est très injuste, ces indemnités, parce que ce sont ceux qui travaillent le plus qui en ont davantage. L’aberration étant de préférer ne rien faire plutôt que de travailler.

Vous semblez constamment aux aguets. Est-ce par pur besoin d’observation ou, peut-être, une certaine peur ?
Je regarde et je fais attention. Je suis à la fois fascinée par la rapidité des communications, qui permettent d’être au bout du monde à la seconde, avec Internet, les fax, les satellites et en même temps, je sais qu’il est très dangereux de se surprotéger, à un certain niveau de notoriété, ce qui équivaut à se couper du monde. Le contraire exact de ce que je veux faire, puisque c’est la vie qui m’intéresse. C’est pourquoi je préfère faire mes courses moi-même. Quand je suis arrivée à Paris, je trouvais beaucoup plus intéressant de travailler dans un grand magasin que d’être stagiaire sur un film. D’être dans le monde du travail, au lieu d’être déjà dans celui du spectacle. D’aller à la caisse des Galeries Lafayette, plutôt que de servir le café à des acteurs... Les jeunes cinéastes et jeunes acteurs qui sont d’emblée dans le milieu ne voient que ce milieu-là, sont en circuit fermé. Moi, je faisais des podiums pour présenter des parfums ou des produits de beauté. C’est une vitrine formidable, un grand magasin. Il y a beaucoup de gens seuls, qui passent leur journée là, c’est ouvert à tout le monde. C’est à mon sens le meilleur moyen de découvrir un pays : on voit ce qui se vend, donc ce que les gens désirent, comment ils se comportent, ce qu’ils disent, c’est plus vivant qu’un musée ! Quand je suis arrivée à Tokyo, pour la promotion de mon disque, je suis d’abord allée voir les magasins. Si je suis absente de Paris pour un mois, je vais aux Galeries Lafayette et je sais tout de suite ce qui se passe.
De même que les chauffeurs de taxis sont un très bon baromètre ! C’est très curieux, ces gens qui ne vont pas au cinéma, ni au théâtre et qui savent tout, tout de suite. Par une affiche aperçue, par les propos des clients, c’est extraordinaire ! Moi qui passe des heures en taxi chaque jour, parce que je n’ai pas mon permis, je suis fascinée par la justesse de leur " vision ", sans avoir rien vu !

Voyez-vous une stagnation, un enlisement, ou au contraire un chambardement de nos habitudes, un réel tournant ?
Avant tout, il ne faut pas rester conservateur, il faut aller voir ailleurs, ça bouge partout, en Asie, en Chine, au Japon, en Russie. Si on fait de Paris un musée de la mode, ce n’est pas intéressant. En revanche, si on laisse s’installer des gens comme Alexander McQueen, qui vient d’Angleterre pour remplacer Hubert de Givenchy, je trouve ça très bien, car il introduit l’irrespect et l’invention. Il signait les costumes du Prince Charles en cousant des obscénités à l’intérieur de la doublure, sa manière de laisser son sceau... Chantre du sur-mesure, je pense qu’il est l’un des précurseurs, comme Jean-Paul Gaulthier, de ce retour-là. Finie la mode des années quatre-vingt de cette espèce de tube qui servait à tout et à rien, de tee-shirt, de jupe ou de robe informe, les " taille unique " et les " unisex ". Imaginerait-on des chaussures d’une seule taille ? Non, les gens ont besoin d’habits qui leur vont.
Il faut donc s’en tenir à un cadre strict, traditionnel (encore une contrainte !), au sein duquel inventer.
Il en va de même pour le cinéma : si l’idée d’un film est bonne, il peut être fait en 16 mm comme en 35, l’important, c’est le fond ! Ces métiers du spectacle ont un principe de base, auquel je tiens beaucoup : Plus on joue, mieux on joue ! Alors, jouons !

Quelques flashs coups de cœur, coups de rire de Valérie Lemercier
Raphaël Misrahi : " Le seul comique que je connaisse à pouvoir rester 20 minutes sans rien faire et que ce soit irrésistible "
Lafesse : " champion toutes catégories du micro trottoir : il est capable de faire parler des gens dans son micro auriculaire sans que nul n’y trouve à redire ! "
Francis Blanche : " Pour la scène de fouet dans " Belle de Jour ". Un acteur extraordinaire "
Bourvil : " Pour la multiplicité de ses talents, dans la simplicité la plus absolue. Chanson, music-hall, cinéma, un homme inoubliable "
Le duo Hirsch-Charron : " Pour leur interprétation du " Fil à la patte " à la Comédie Française, à l’époque où l’on prenait des avertissements sévères à chaque bêtise. Eux en ont fait plein ! "
Bruno Carette (des Nuls) : " Pour son génie et sa folie. Une dimension impressionnante "
Michel Serrault : " Pour son culot dans " La cage aux folles"
Arletty : " Pour tous ses rôles. Drôle et élégante "

Propos recueillis par Véronique Blin

Retour aux portraits

Retour page d'acceuil