Christophe Malavoy : " Le secret de la vie est de savoir dire non "

Au Théâtre Montparnasse, il est l’avocat en instance de divorce amoureux de la belle Ludmilla Mikaël, dans " Deux sur la balançoire " de William Gibson. Nous l’avons rencontré sur son lieu de travail ; notre cœur balance, balance... et bat la chamade

Partagé entre la rigueur militaire d’un père officier et la douceur poétique d’une maman musicienne, Christophe Malavoy oscille en permanence à la découverte de l’autre, autour d’un socle qui, lui, a la solidité du roc : se démarquer des idées reçues en ayant le courage de dire non. Longue silhouette élégante au profil d’oiseau de nuit, ce noctambule occasionnel né en Allemagne au hasard d’une caserne de passage, plonge aujourd’hui en écriture comme d’autres entrent dans leur bain : avec délectation. Marié et père de trois enfants de treize à cinq ans, il veut donner à ses petits ce que lui a laissé sa grand-mère, qu’il adorait : la conviction. Passionné de son art et bourré de projets, dont celui de porter à l’écran son premier livre, cet ancien élève du Conservatoire qui débuta au théâtre en 74 avec Stuart Side et au cinéma en 78 avec Michel Deville (" Le dossier 51), s’interroge sur l’agitation effrénée du monde. Dans le foyer du Théâtre Montparnasse où il nous a reçu, il fut tout le contraire : lui qui parle peu nous a fait le plaisir de confidences calmes et feutrées.

Pourquoi " Deux sur la balançoire " pour votre grand retour au théâtre, plus de deux ans après " La ville dont le Prince est un enfant " ?
Comme son titre l’indique, il s’agit d’un duo. Avant tout, une histoire d’amour, d’amitié et d’estime pour une comédienne avec laquelle je pourrais jouer presque n’importe quoi. C’est l’envie de monter sur scène avec Ludmilla Mikaël qui a été l’élément déclencheur de cette aventure. Nous avions un projet ensemble, une comédie de Nowell Coward, " Private lives ", qui ne s’est pas fait, et lorsqu’on m’a proposé cette pièce de Gibson, je crois que si elle avait refusé de la jouer avec moi, j’aurais peut-être arrêté le théâtre... Il est dans la vie des évidences lumineuses qui s’imposent à vous. Notre rencontre se devait d’aboutir à quelque chose de fort et de beau et je suis convaincu que le couple que nous formons peut apporter beaucoup de bonheur aux gens qui viennent nous voir.

Vous avez toujours un jeu très personnel, très intériorisé. Est-ce à ce point fondamental pour vous d’être d’abord vous-même, tant au théâtre qu’au cinéma ?
"Péril en la demeure " est sans doute le film qui me ressemble le plus. J’aime les gens qui ont un style, une signature et tourner avec Michel Deville fait partie de ces plaisirs rares où l’on se sent révélé à soi-même. Cette palette de sentiments, de légèreté et de gravité, de séduction et de désarroi, est l’aboutissement de tout un travail commencé en amont par le théâtre, où j’ai débuté en 74 avec Stuart Side qui cherchait de jeunes comédiens au Conservatoire de la rue Blanche pour monter une troupe à Paris. Avec lui, j’ai travaillé l’intériorité dans " Dommage qu’elle soit une putain " et " Mesure pour mesure ". C’est cette recherche personnelle sur soi qui a guidé ensuite toute ma carrière.

On sait peu de choses de vous. Est-ce un besoin délibéré de rester dans l’ombre ?
Un acteur n’est pas seulement quelqu’un qui a des idées, mais un capital de vie. Le bagage d’un acteur, c’est ce vécu, le temps que l’on prend pour regarder le monde. A travers mes voyages, mes rencontres, j’ai toujours essayé d’être à l’écoute, avant de me " lancer " dans la profession, de façon à habiter les personnages que je joue. Je crois que le mystère développe le désir du spectateur. C’est pourquoi j’ai toujours été discret vis-à-vis de la presse, de façon à ne pas brûler mes cartouches.

Serait-ce alors dans l’écriture que vous les brûleriez plus facilement ?
A plusieurs stades de la vie, on a besoin de se resituer, plutôt que d’enchaîner des emplois, sans trop savoir pourquoi. Je suis un homme d’action, mais éprouve souvent l’envie de ces moments d’arrêt, de méditation, de rupture, pour me retrouver avec moi-même. A chaque fois que j’ai l’impression que mon métier d’acteur devient une habitude ou une contrainte, je préfère rompre. J’ai toujours pris le temps de faire les choses, d’arpenter les forêts, de remonter les fleuves, d’aller sur les océans ou marcher dans le désert. Une multitude d’émotions nécessaires pour se ressourcer et développer son imaginaire. Cette exigence, qui m’a poussé à écrire, je la tiens de ma famille, notamment de ma grand-mère, à l’origine de mon premier livre, " Parmi tant d’autres" , qui raconte l’histoire de mon grand-père, mort en 1915 en Champagne pendant la Grande Guerre. J’ai imaginé les huit derniers jours de cet homme qui avait reçu cinq balles dans la poitrine et qui voyait la mort arriver, ainsi que la vie de ma grand-mère, qui s’est retrouvée veuve à vingt-deux ans, ne s’est jamais remariée et est restée seule pendant soixante-dix ans. Elle m’a laissé l’image très forte d’une femme qui a vu ses deux fils partir à la suivante, mon père et mon oncle, qui s’est engagée dans la Résistance, dénoncée, arrêtée, a passé un an à la prison de la Santé avant d’être déportée à Ravensbrück. Elle fait partie de ces gens qui ont su dire non et défendre jusqu’au bout ce en quoi ils croyaient.

Enfant, aviez-vous une vie sédentaire ou de voyage ?
Fils d’officier, on se déplaçait souvent de garnison en garnison, sans véritable port d’attache. Enfant rêveur, je me réfugiais facilement dans l’imaginaire. Chamfort disait " savoir dire non et vivre seul sont les deux seules façons de conserver sa liberté ". L’important aujourd’hui est de savoir dire non, raison pour laquelle je n’ai jamais été militant d’aucun parti, trouvant dangereux de se rallier à l’avis d’un chef, aveuglément. Je ne vis pas seul, puisque j’ai fondé une famille, avec une femme et trois enfants. J’aime les rencontres et les partages, mais au bout du compte, on est avant tout seul, pour naître comme pour mourir.

Pourquoi alors avoir choisi le métier de comédien, qui consiste précisément à être tout le temps quelqu’un d’autre ?
En étant d’abord soi, pour nourrir les rôles de ce que nous sommes. Bien sûr, il est des personnages qui ne vous laissent pas indemne : interpréter Jean Galmot, passer quatre mois en Amazonie avec les indiens et des chercheurs d’or, à vivre dans mon hamac en pleine jungle avec ce personnage qui s’est ramifié à l’intérieur de moi jusqu’à devenir l’ami le plus proche, le plus intime que j’ai jamais connu, qui m’a illuminé l’esprit, est une expérience fondamentale pour moi. Quand j’ai un doute ou un choix à faire, je fais souvent appel à lui par la pensée, pour qu’il m’aide à être moi-même.

Au niveau de notoriété qui est le vôtre aujourd’hui, on peut imaginer que vous ayez envie d’initier les projets vous-même, non ?
Soit on a envie de travailler avec un metteur en scène particulier, soit effectivement, on se lance dans l’aventure tout seul. J’avais commencé avec " La ville dont le Prince est un enfant ", que j’avais porté à l’écran en le réalisant moi-même. Aujourd’hui, je n’ai plus d’agent et ai monté ma propre maison de production, " Major Media ", dans laquelle je m’investis beaucoup pour défendre la beauté. J’ai toujours été persuadé que la qualité est la meilleure garantie de la popularité d’un spectacle, quel qu’il soit. La poésie n’est pas faite que d’alexandrins ; elle est aussi dans l’écoute, la tolérance, le temps pris pour s’arrêter et regarder autour de soi. Pour reprendre une phrase de Zwang-Tseu qui m’a beaucoup aidé à un moment où je n’allais pas bien, " les deux plus grandes choses qui existent sont le ciel et la terre et pourtant, elles ne font rien pour l’être ". Trop souvent, les gens ont besoin de prouver, de justifier leur comportement. Je crois que la simplicité est vraiment la seule voie du bonheur et que le plus beau spectacle du monde restera toujours un lever ou un coucher de soleil.

Propos recueillis par Véronique Blin

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