Jean Marais : " Je me suis amusé toute ma vie "
Il joue, depuis avant-hier au Théâtre Eldorado de Paris, le rôle de Prospero dans "La Tempête" de Shakespeare. Après " Jules César " (1936), " Oedipe Roi " (1937), " Macbeth " (1937) et " Le Roi Lear " (1978), c'est sa cinquième expérience shakespearienne et la première, au théâtre, qui fait pénétrer ce comédien magnifique, aujourd'hui aussi peintre et sculpteur, dans l'univers féerique de la magie
Sa galerie d'art ouvre ses larges baies sur une petite rue de Vallauris (le val des lauriers...). Tenue par la fidèle amie Nini, c'est là que son mari Jo vient gentiment vous " cueillir " pour vous conduire, par une vicinale escarpée, au sommet des collines qui dominent la baie de Cannes. Après les quelques " épingles à cheveux " qui mènent à son havre azuréen, le plus jeune octogénaire du monde, vêtu de blanc jusqu'à la barbe et tout sourire aux lèvres, vous accueille en son " Préau ", sous une frondaison de verdure entourant une piscine en " L " de marbre blanc aux reflets d'aigue marine. Lorsqu'il ne joue pas à Paris, en tournée ou en tournage ailleurs, c'est ici que vont les pas et que se jette l'ancre de ce " monstre sacré " à la gentillesse légendaire. Juste avant de rallier son studio montmartrois pour les répétitions de septembre, Jean Marais nous a ouvert son cur de " vieil enfant ", comme il aime à se définir lui-même. En ajoutant très vite que, toute sa vie, il a eu une " chance insolente ". Ce magicien de rôle n'est pas qu'un magicien d'occasion...
Véronique Blin - Qu'est-ce qui vous attire dans le rôle de Prospero ?
Jean Marais - Sa tendresse et sa générosité. C'est un homme qui sait pardonner. Il y a dans le " Pater noster " catholique une phrase qui me frappe toujours : " Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé... ". Il n'y a pas beaucoup de gens qui la mettent en pratique... Dans " La Tempête ", Prospero dit la même chose : " Ce que le Ciel nous accorde, nous le devons à nos semblables ; comme Il en a usé avec moi, j'en userai avec vous ". Il en use et en abuse, Prospero, par le biais de la magie, la féerie des images et ça, c'est nouveau pour moi. Et puis, curieusement, bien que ce soit la dernière pièce écrite par Shakespeare, je la trouve d'un entrain, d'un élan, bref, d'une jeunesse formidable ! Mon âge est bien la seule chose que je regrette pour jouer ce personnage dont je suis tombé amoureux dès que Jean-Luc Revol, le metteur en scène, m'a fait lire le rôle : j'ai quatre-vingt-quatre ans ; cinquante, ce serait bien !
Que représente le théâtre pour vous ?
Il est ma véritable passion. Depuis mes débuts, même quand je tournais au cinéma, je n'ai jamais cessé de jouer au théâtre. J'ai refusé des contrats hollywoodiens parce qu'ils duraient sept ans et qu'il m'était impossible de rester aussi longtemps sans jouer ! Alors, ils ne cessaient d'augmenter mes cachets, pensant que c'était un problème d'argent ! C'est vrai que c'est grâce au cinéma que j'ai pu faire ce que j'ai voulu au théâtre. Le cinéma vous fait connaître et ensuite, les directeurs de théâtre vous demandent. Mais vive le théâtre, la véritable école du comédien ! Quand je pense à la fantastique diversité de talents de mon époque, avec Jouvet, Dullin, Pitoëff, Fabre, Lefort, Larquais et tant d'autres, je peux être fier de mon destin, qui a toujours été fantastique pour moi ! J'aime me laisser conduire par lui ; je lui ai obéi davantage que je ne l'ai dirigé. De même que j'attends beaucoup du metteur en scène, comme du réalisateur. A ce propos, j'ai eu une grosse déception avec Jean Renoir, pour " Helena et les hommes ". J'avais une telle admiration pour lui, j'espérais qu'il me dirige, qu'il me donne des indications ! Aucune, j'étais comme perdu, à la différence de Visconti, avec lequel j'ai beaucoup travaillé et qui avait pourtant été l'assistant de Renoir ! Si les metteurs en scène me voyaient comme je me vois, je ne serais plus engagé depuis longtemps ! Cela dit, j'ai tout de même quelques qualités : je suis très ponctuel, toujours le premier aux répétitions, toujours le premier dans les loges avant les représentations, et je suis consciencieux. Peut-être que je donne trop d'amour à mon métier, mot que je voudrais supprimer de mon vocabulaire, comme le mot travail. En fait, je m'amuse, je me suis amusé toute ma vie. Le théâtre, le cinéma, maintenant la poterie, la sculpture, la peinture, je suis le contraire de quelqu'un de sérieux, mais je prends mes jeux au sérieux, comme les enfants. Cocteau disait : " Chez les adultes, il y a deux races, la race des grandes personnes et celle des enfants ". L'acteur est le type même de l'être qui reste un enfant jusqu'à sa mort. Je n'en suis peut-être plus très loin, mais je continue à m'amuser comme un gosse, un vieil enfant, certes, mais un enfant tout de même !
A l'âge d'enfant, qui était l'enfant Jean Marais ?
Cet enfant était un monstre. Il avait tous les défauts : prétentieux, bête, orgueilleux, peureux, menteur, mythomane même. Très jeune, dès dix ans, je voyais mes défauts sur les autres et les trouvais ridicules. Le premier que j'ai essayé de corriger, c'est le mensonge, le deuxième, la peur. Descendre à la cave m'était insupportable, sans électricité, avec ces petites lampes pigeons de l'époque. Mais j'étais un peu le " chef de bande " au collège, or un chef de bande ne peut avoir peur ! Alors je me suis forcé à faire tout ce qui pouvait m'effrayer, à tel point que je ne savais plus si je bluffais ou si je n'avais vraiment plus peur ! Par exemple, moi qui avais un vertige épouvantable, je suis monté au sommet d'un clocher, à soixante mètres de hauteur, sur une croix en béton moche, sur laquelle je suis resté perché cinq bonnes minutes sans broncher ! Autre chose, étant gosse, je me prenais pour Dieu et pensais que tous les gens qui m'entouraient étaient des figurants mis sur terre rien que pour moi ! Je me disais que si je giflais le receveur du tramway, comme ça n'était pas prévu, il allait tomber en cendres ! Ou bien, le jeudi, j'allais souvent au cinéma et pensais que, si jamais j'y allais le mercredi, il n'y aurait personne dans la salle ! J'ai naïvement cru que tous les enfants pensaient cela et quand plus tard, j'ai interrogé des grands, ils m'ont ri au nez ! Non, j'étais vraiment un gosse immonde. Il n'y a qu'avec ma mère que j'étais gentil et tendre, ainsi qu'avec mon frère aîné, qui est mort à quarante-neuf ans d'un cancer des poumons en fumant jusqu'à son dernier souffle.
La réputation de gentillesse qui est la vôtre, elle vous irrite ou vous émeut ?
C'est une légende, j'ai un caractère de cochon. Madeleine Robinson et moi avons le même. Seulement quand elle giflait quelqu'un, on la traitait de salope, si je le faisais, j'étais un héros ! C'est d'une injustice flagrante, à mon bénéfice ! J'ai toujours eu une chance insolente, voilà la vérité ! Cela dit, il y a peut-être un fond de vrai dans cette histoire, parce que lorsque je suis allé voir mon père mourant à Cherbourg où je suis né (père que j'ai très peu connu, il est rentré de la guerre de 14 en même temps que ma mère le quittait avec ses deux enfants, j'avais quatre ans), je lui ai demandé " mais tu n'as pas honte de moi, de ma vie ? qu'il avait collectionné tout ce qu'on disait de moi dans les journaux et partout depuis mes débuts, et il m'a répondu " non, parce que tu es fait pour ... ... ...". C'était un type formidable, que j'ai découvert trop tard, hélas, qui m'a fait prendre conscience, une fois de plus, que tel était mon destin. De même que j'ai compris à quel point il aimait ma mère, quand je lui ai dit " tu vis seul ?", il m'a rétorqué, j'ai promis à ta mère que je l'attendrai toute ma vie...". Ou quand je lui faisais remarquer "
De tous les comédiens et gens de spectacle que vous avez côtoyé, desquels gardez-vous les plus grands souvenirs ?
Avant tout, des femmes, en tête desquelles Yvonne de Bray. Cette actrice extraordinaire, femme d'Henri Bataille, était restée vingt ans sans jouer. Et tout d'un coup, elle joue à l'Odéon une très mauvaise pièce d'Edmond Rostand " Catherine Empereur ". Cocteau me dit il faut absolument que tu viennes voir Yvonne de Bray, elle rejoue ! ". Moi le timide, j'étais debout sur mon siège à hurler bravo. Du coup, Jean a décidé d'écrire une pièce pour elle et moi, qu'il a proposé à Jouvet, lequel l'a refusée. Quand Jouvet refusait une pièce, ça se savait immédiatement dans tout Paris et tous les directeurs de théâtre refusaient à leur tour. C'est finalement le théâtre des Ambassadeurs, l'actuel Espace Cardin, qui l'a prise et dès qu'on a commencé à répéter, je suis tombé sous le charme d'Yvonne, j'étais emporté par ma passion pour elle. Ma deuxième forte rencontre, c'est Edwige Feuillère. J'ai joué avec elle dans " L'Aigle à deux têtes ", " Cher menteur " et " La maison du lac ". J'avais une admiration sans bornes pour elle, ainsi que pour Lucienne Bogart, avec laquelle je n'ai malheureusement jamais joué. Chez les hommes, il y a Cocteau. Quand j'aime quelqu'un, je me pose une seule question : " qu'est-ce que je suis capable de faire pour lui, ou ? elle ?". Cocteau est la seule personne au monde pour laquelle je me sois répondu, je donnerais tout de suite ma vie pour lui ".
Propos recueillis par Véronique Blin