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ADRIEN MONDOT

Jongleur des apparences

A propos de Convergence 1.0

Adrien Mondot (photo Stephen Demailly)

Bardé de diplômes d'informatique, chercheur dans la même discipline, triplé d'un talent de jongleur génial, Adrien Mondot, fondateur de la Compagnie « adrien m », directeur artistique, concepteur et interprète de Convergence 1.0, a décidé de contourner l'une des lois physiques essentielles : la pesanteur. Chorégraphiant l'espace à l'aide d'un programme informatique de son invention, il nous invite à rêver, dans son fabuleux voyage. Suivons ce drôle de fumambule…

Intercineth - D'où vient et de quoi résulte cette complicité extraordinaire que vous entretenez entre le corps et l'objet, le geste et le mouvement, le réel et le virtuel ?

Adrien Mondot - L'idée du spectacle remonte à assez longtemps. J'étais encore chercheur en informatique, je travaillais beaucoup avec les ordinateurs, c'est une partie totalement intégrante de mon parcours, puisque ça a été mon travail pendant un certain temps, parallèlement au jonglage. Dans ma réflexion autour du jonglage, j'avais le sentiment d'une frustration liée à la matière de l'objet. C'est là où les arts numériques m'ont semblé importants, dans cette possibilité de mettre en abyme les choses, c'est-à-dire aller là où c'est normalement impossible, pour donner une autre perspective. Cela voulait dire : enlever la matière des balles et ne plus donner que leur image. Là où c'est intéressant, c'est que je programme moi-même le logiciel qui génère les images pendant le spectacle et donc, je sais exactement comment il réagit. Même dans les cas limite - c'est arrivé il y a quelque temps que le programme ait des bugs - je peux me dire « zut, je n'avais pas prévu ce cas là », et savoir exactement à quelle ligne de code « l'erreur » correspond. C'est assez troublant comme relation, on a pu enchaîner en fonction, mais ces aléas font de l'informatique un partenaire de jeu à part entière. J'aimerais du reste pousser ça plus loin dans de futures recherches.

Vous vous réservez ainsi quelques espaces de surprise pour vous-même, en tant qu'acteur, lorsque l'informatique « joue » à votre place, ou, du moins, ne fait pas ce que vous attendez d'elle ?

C'est dans les cas limite où des bugs n'ont pas été prévus. C'est arrivé beaucoup au début de la diffusion de Convergence. Après, c'est justement ce rapport à l' « accident » que j'aimerais pousser davantage. Que l'ordinateur ait une sorte de « conscience », qui puisse muter au fil des représentations et évoluer vers quelque chose d'autre, un endroit où je ne serais peut-être pas allé consciemment. Amener une sorte de proposition que l'ordinateur fait, considérant que les arts numériques dans le spectacle vivant doivent faire un spectacle effectivement vivant. Ce ne doit pas être qu'une machine. Ayant de toutes façons été conçue par un humain, elle doit garder ses défauts et sa perfectibilité. C'est ça qui est intéressant.

Vous êtes jongleur de balles. Comment vous y êtes-vous pris pour transformer les balles réelles que vous avez dans les mains, tantôt blanches, tantôt transparentes, en balles virtuelles, en « jouant » avec celles qui sont sur l'écran ?

Au début du travail, quand je me suis rendu compte que le jonglage, qui est le jeu de la contrainte par excellence, notamment celle de la gravité, qui ne peut être enlevée, pouvait être atténuée par l'informatique, je me suis dit qu'avec mon ordinateur, je pouvais tout faire, tout inventer… Face à cette liberté de choix, j'étais un peu perplexe et j'ai eu envie de travailler sur tout ce qui est fantasmes, cauchemars, rêves du jongleur, qui rappellent sa condition humaine face à cette virtualité. D'où ces tableaux oniriques, par rapport aux envies et frustrations de jongleur.

Ensuite, dans le travail d'écriture, je me suis beaucoup laissé guider par des essais et des erreurs de programmation, qui généraient une matière qui n'était pas forcément celle attendue, mais parfois beaucoup mieux… Du coup, voir la chose m'échapper petit à petit et que par des erreurs toutes bêtes, il se construisait un outil que je n'avais pas prédéterminé, ne présupposant rien, cela m'a plu et j'ai choisi de continuer à creuser dans cette voie.

Justement, à propos de cette capacité qu'a le virtuel d'apporter des choses que l'on ne peut réaliser dans le réel, notamment pour une question de gravité, comment avez-vous travaillé avec votre propre corps, pour donner cette illusion radicale de « jouer » avec les « fausses » balles de l'écran ?

En fait, je me suis rendu compte que le jonglage, pour moi, était peut-être un prétexte au geste, au mouvement. Une « idée » de danser était sans doute préexistante, et c'est le jonglage qui m'a aidé à accepter de « bouger ». C'était ambigu, parce-que j'avais l'impression de me cacher derrière mes balles, mais en même temps, je savais pertinemment qu'on me voyait ! Donc, il y avait quelque-chose de l'ordre de « je me montre, mais je n'assume pas… ». A partir de là, j'ai pensé qu'on pouvait trouver un chemin, étroit et sinueux, qui partait du jonglage et allait vers la danse. Ce chemin, il est délicat pour moi de le parcourir, puisque en enlevant les balles, on enlève le prétexte. C'est de se retrouver sans prétexte, un peu comme à nu, qu'apparaît la difficulté de faire naître un geste et sa substance. Un travail autour de la genèse du geste.

Pour moi, ce spectacle a été une grande mise en danger personnelle, puisque je n'ai aucune formation de danseur, mais c'était le chemin que je souhaitais prendre intimement, d'une manière très forte, depuis quatre ans. Techniquement, je sais que j'ai de sévères lacunes en danse, mais j'ai quand-même envie de proposer cette matière brute. Le moment le plus fort pour moi est celui où je me retrouve sans balles, sans projections vidéo, à nu, sans aucun support.

C'est finalement cette solitude là qui, au-delà des apparences que l'on se donne de la maîtrise, que ce soit par le biais d'une technicité en jonglage ou par celui d'artifices visuels, fait que se retrouver seul sur un plateau, seulement éclairé par deux projecteurs, montre le côté profondément humain d'un personnage, sa fragilité, au-delà de la performance technique. C'est dans ce sens que j'aime « démonter » le jonglage.

Un mot de votre formation informatique, la base de votre travail, votre premier métier aussi ?A quel moment ne vous a-t-elle plus suffi, pour laisser la place à l'hésitation, à l'incertitude, au doute ?

J'ai effectivement fait un parcours universitaire très classique et appartiens à cette génération de personnes qui sont nées avec un ordinateur dans les mains… J'ai commencé à programmer très jeune et ça a accompagné toute ma vie, en fait. C'est tragique, mais mon ordinateur a été très longtemps mon meilleur ami… Après avoir travaillé dans un institut de recherche, j'ai trouvé un peu frustrant d'avoir aussi peu de contacts humains, en passant des journées entières derrière l'écran. Comme j'avais cette deuxième vie de spectacles de rue, qui mêlait jonglage et musique, c'était devenu un peu schizophrénique de faire les deux. Par des concours de circonstances très chanceux, j'ai pu monter ce premier projet, qui me tenait très à cœur.

Essayer de trouver de nouveaux procédés, de nouveaux outils par rapport à une problématique qu'on se donne, c'est un état d'esprit, vouloir être curieux et essayer. C'est aussi laisser une trace de ce qu'on a essayé, cherché, pour le rendre disponible à d'autres personnes et que la recherche puisse continuer. Cette idée de partage est très importante pour moi.

Votre duo avec la violoncelliste Veronika Soboljevski est à l'évidence essentiel dans votre travail. Qu'en est-il au juste de cette complicité visiblement primordiale ?

Tout de suite, j'ai su que je voulais travailler avec une violoncelliste. Pas avec « un » violoncelliste, ni avec quelque autre instrument. J'avais envie de la chaleur du son du violoncelle, du bois, de la forme, de sa présence, pour contrebalancer l'aspect froid, synthétique, des arts numériques. J'avais envie de jouer de ces contrastes, que tout ne soit pas évident. Par chance, j'ai rencontré Veronika, qui avait une sensibilité qui me plaisait, un peu à fleur de peau. Elle servait des bières au Cabaret « Delirium », à Avignon, où je présentais mon jonglage et le projet est né là-bas. Elle a une formation hyper classique de Conservatoire, qui l'amenait plutôt à jouer avec de grands orchestres qu'à accompagner les délires d'un jongleur ! Le choc a été vraiment intéressant ! Elle s'est prêtée au jeu ; on a fait des séances d'improvisation ensemble et l'écriture est née peu à peu ainsi.

Adrien Mondot et Veronika Soboljevski (photo Stephen Demailly)

Ensuite, j'ai eu envie, au fil du travail, de la présence d'instruments électroniques d'une autre couleur, d'une ambiance plus informatique et ça l'a beaucoup séduite de voir qu'elle pouvait faire « exploser » son violoncelle de mille et une façons. Assez rapidement, j'ai engagé un ingénieur du son pour qu'ils travaillent ensemble sur la, superposition, le parti pris étant d'avoir le même travail au niveau sonore et visuel. L'essentiel est fait en direct, donc varie en fonction de la sensibilité du jour. C'est dans ce sens que notre travail est vraiment du spectacle vivant !

Propos recueillis par Véronique Blin