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RENCONTRE avec Josef NADJ

Josef Nadj (Photo Christophe Raynaud de Lage)

C'était l'année dernière, à l'issue de la 59 e édition du Festival d'Avignon. Déjà présent avec Last Landscape et préparant le sexagénaire anniversaire du plus grand rendez-vous théâtral de la planète, dont il est aujourd'hui l' « artiste associé » -selon la nouvelle orientation avignonnaise depuis l'arrivée de Vincent Baudrier et d'Hortense Archambault en capitaines du beau navire - le fameux chorégraphe-metteur-en-scène-danseur-comédien nous avait confié ses projets, ses envies et ses ambitions quant à juillet 2006. Avec, notamment, dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes, la présentation de sa nouvelle création, Asobu, poème chorégraphique et musical en hommage à Henri Michaux. Nous y sommes.

Intercineth - La musique semble prendre une part de plus en plus importante dans votre travail. Davantage qu'accompagnatrice, elle fait corps avec le spectacle. Qu'en est-il exactement ?

Josef NADJ - C'est une histoire qui remonte très loin en arrière. Avant même que je décide d'approcher la scène, j'étais fortement marqué par l'aventure musicale contemporaine. J'ai fait la connaissance, à Budapest, d'un atelier de musique improvisée, mené par le pianiste hongrois Shabadosh. J'ai trouvé extraordinairement riches et excitants la pratique, la recherche et l'engagement de ces musiciens. A partir de la ligne traditionnelle proposée par Bela Bartok et s'appuyant sur elle, ils avaient une ouverture, une connaissance et une participation énormes au mouvement du jazz et ce qu'il peut représenter. On parlait à l'époque très rarement de jazz, mais de musique libre, détachée de toute contrainte. J'ai été très marqué par cette attitude et me suis attaché, à mon tour, quand j'ai commencé mon travail, à mettre toujours l'accent sur cette maîtrise du corps, de l'énergie, à la base de l'improvisation et donc, de la liberté. Cela demande une concentration et une présence extrêmes chaque soir, pour réinventer sans cesse. Dans ce domaine, les musiciens ont indubitablement une longueur d'avance sur les danseurs.

L'art visuel vous intéresse aussi. Ce calligraphe japonais que vous avez invité à venir partager avec vous un duo autour de la matière, comment concevez-vous cette étrange répartition des tâches, entre lui et vous ?

Je procède étape par étape, avec lui. Tout d'abord, je l'ai vu faire de la calligraphie et j'ai été séduit par la manière dont il produit, avec tout son corps, cet acte parfait qui rejoint la problématique de l'acteur : comment laisser une trace ? En plus, celui-là laisse une trace visible, le dessin qui jaillit de son corps. De voir l'acte en train de se faire m'a donné un socle, une base de travail, en tout cas un précieux point de repère. J'ai même envie d'aller plus loin avec lui : après ce travail où je l'accompagne avec de la glaise, j'ai envie de poursuivre, peut-être en trio, avec un musicien. C'est ouvert…

Dans «Asobu », vous rendez hommage à Henri Michaux. Dans « Last Landscape », c'était à la terre, à ce « dernier paysage », que vous avez connu dans votre jeunesse. Josef Nadj, êtes-vous nostalgique ou inquiet sur l'avenir de notre planète ?

Je me suis toujours intéressé aux civilisations disparues depuis longtemps. C'est un travail sur le ressenti, sur les sensations. Comment ressentir quelque-chose de ce passé et du présent ? Comment ce lieu vit aujourd'hui ? Qui l'habite ? Réapprendre à écouter la symphonie, le mouvement de la nature, la pluie, la neige, les animaux, la végétation, dans toute leur pureté, m'a beaucoup aidé à revisiter mon propre intérieur, à laisser un peu de côté les références intellectuelles ou autres, pour me retrouver comme ça, de manière brute, primaire, pour voir quel type de sensations emmener avec moi dans cet endroit-là. C'est aussi un témoignage visuel, car je me filme dans ces moments-là et je le montrerai à Avignon.

A propos de « trace », ne parlez-vous pas finalement, encore et toujours, de l'histoire du mouvement, du geste, cette prise en compte du corps de l'homme dans son environnement, quel qu'il soit, qui me semble être à la base de toute votre recherche ?

Le travail sur le corps de l'interprète est sans fin. Depuis vingt-cinq ans que je travaille sur la maîtrise du jeu, par l'approche de techniques différentes alliées à mes propres observations, ces expériences ont ouvert tous les champs possibles et nécessaires pour moi. Chaque fois qu'on pense avoir atteint une sorte d'assise, de conviction, un autre espace s'ouvre, qui demande à être visité, travaillé.

En ce moment, je travaille beaucoup sur les petits temps de « rien », les arrêts, les respirations, les interruptions, le centre du corps, la fin d'une phrase, le démarrage d'une autre ; toutes ces petites qualités qui, au final, peuvent constituer une œuvre.

Propos recueillis par Véronique Blin