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RENCONTRE AVEC STANISLAS NORDEY

Metteur en scène de « CRIS », de Laurent Gaudé

Stanislas Nordey (à gauche) en répétition dans la salle du Théâtre Ouvert


Dans les bureaux de « Théâtre Ouvert » où il m’a conviée, Stanislas Nordey est attentif et débordé : ayant repris le rôle du soldat Boris pendant l’hospitalisation de Pierre-Emmanuel Fillet, il met les bouchées doubles pour l’aider, maintenant guéri, à rejouer sa partition. Ensemble, nous nous ré enfouissons dans les tranchées absurdes de 14/18, sur les traces du roman de Gaudé, dont certaines phrases martèlent ma mémoire : « Nous sommes une armée de sourds »… « Ma vraie bataille à moi est pour bientôt »… « Ce trou d’obus peut encore servir »…

Intercineth – Mais qui sont donc ces soldats de plomb, figés, statufiés presque ?
Stanislas Nordey
– C’est très significatif dans le roman de Gaudé : les hommes devenaient de la chair à canon, des hommes qu’on ne reconnaissait pas. L’un d’eux, Jules, le plus jeune, permissionnaire qui part quelques jours vers l’arrière, parle de « disparition, désintégration de l’être humain » (…) « Même nos mères ne nous reconnaîtront pas ! ». Ce qui est très fort dans le texte de Gaudé, c’est qu’il les « réindividue ». Il extrait douze figures de cette grande masse et leur donne un corps, un visage, de la pensée. Je me suis attaché à offrir ces regards, ces souffles, cette sueur. A travailler sur cette belle chose qu’est un corps vivant, qui va ensuite mourir.

A ce propos, comment avez-vous abordé ce thème avec les comédiens ?
L’enjeu était de les mettre eux-mêmes dans une certaine fragilité, donc un rythme particulier, de façon à ce qu’ils soient constamment au bord du gouffre. Exercice risqué, finalement, parce qu’il fallait aussi trouver comment chacun pouvait tomber à son tour. En fait, j’ai essayé, avec eux, d’aller au plus proche de l’humain…

D’où vient cette impression d’uniformité qui se dégage de votre mise en scène ; cet alignement de destins, apparemment identiques ?
Je pense qu’ils étaient tous, face à la mort, dans le même dénuement. Cela me rappelle, d’une certaine manière, les romans d’Agatha Christie, notamment « Les dix petits nègres » : le tragique de répétition. En fait, il y a cette fausse habitude de la mort : on a beau s’y attendre, à chaque fois, c’est la dévastation. Tout comme ces monuments aux morts, dans toutes les villes et villages de France : ces listes interminables de noms d’hommes « morts au Champ d’Honneur », implacablement alignés, rassemblés, funeste communauté… Les morts sont toutes les mêmes et pourtant, elles sont si différentes !

A aucun moment, Gaudé ne prend parti contre la guerre, ni ne la condamne. Cependant, on sent bien, en filigrane, la colère gronder et la critique, sourdre. Comment vous y êtes-vous pris pour rendre « visible » et sensible cette supposée contradiction ?
En effet, le roman n’est pas une dénonciation de la guerre, mais un vrai regard posé sur elle. Ce n’est pas un texte militant ; il reste à l’endroit du poème. Cette allégorie de la surdité, par exemple : bien sûr, il y a le bruit des canons et des fusils qui tonnent alentour et qui peuvent parfaitement justifier de perdre physiquement le sens de l’ouïe… Mais j’y vois autre chose : lorsque l’on est sourd, on « s’entend » penser. Il y a là un renvoi à soi-même d’une grande violence. Ces hommes « contraints » d’une certaine manière à la fraternité, sont bien seuls devant la mort.
J’ai aimé cette alternance constante dans l’écriture de Gaudé entre ces deux solitudes assumées que sont celles de Jules, qui est sourd et part en permission, et du « gazé », qui voyage dans sa tête avant de tomber, seul, dans son trou, oublié de tous ; ces cinq soldats qui forment comme un chœur, qui sont liés quoiqu’il arrive, à la vie, à la mort et puis ce duo Boris- Marius, soudé à jamais. Ces tableaux croisés donnent de belles variations.

Que signifient ces chuchotements, dans la deuxième partie de la pièce, émis par le chœur des cinq soldats qui ne peuvent plus parler ? On voit leurs lèvres bouger, mais aucun son ne les franchit.
C’est toute la symbolique de Jules, le sourd, coupé du monde, mais qui est la seule voix finalement qui parle pour tous. Il est le témoin de tous ces « cris » du titre qui ne nous sont jamais parvenus ; le représentant de toutes ces humanités, ces expériences oubliées, disparues.

C’est, je crois, la toute première fois que vous montez un texte qui n’est pas théâtral. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de tirer de ce roman de Gaudé une pièce ?
Le fait qu’il passe par la poésie pour parler de l’homme et qu’il le porte vers le haut. C’est l’humain qui m’intéresse dans le théâtre et c’est la poésie qui, à mon sens, fait vraiment avancer les choses. Dans la poésie, il y a de la pensée, davantage que dans un théâtre militant, auquel je crois moins parce qu’il est souvent didactique et a une fâcheuse tendance à enfoncer des portes ouvertes. Cela dit, je me suis vraiment posé la question, parce que jusqu’à présent, je ne me voyais pas porter sur scène un roman, qui me semble écrit pour être lu ou entendu par une seule voix, alors que le théâtre est fait pour être proféré devant une assemblée. Mais, après cette première expérience, je suis assez tenté de recommencer. Peut-être en allant fureter du côté de Pasolini, que j’admire énormément ; pour la poésie, justement…

A propos de Pasolini, n’auriez-vous pas envie de monter « Orgie », par exemple, une de ses rares pièces ?
Figurez-vous que je l’ai jouée ! J’interprétais le rôle de l’homme. Je pense plutôt à son gros roman posthume « Pétrole », que j’ai lu récemment et qui est formidable.
C’est peut-être bien par là que je m’orienterai prochainement…un jour… A suivre…

Propos recueillis par Véronique Blin