| InterCineTh |
Autour de leur adaptation de
L’ARCHE de NOE
De Jules SUPERVIELLE
Intercineth Dans la Bible et l’acception communément admise du Déluge, il est question de faute et, partant, de punition. Quelle est la part - s’il y en a une de cette notion dans l’adaptation que vous avez faite de L’Arche de Noé de Supervielle?
André Parisot Nous n’avons pas travaillé au départ sur l’idée de la faute. Genre Dieu qui se dit que ça ne va pas là-bas, qu’il faut faire quelque chose… Plutôt l’idée de montrer que Noé n’était peut-être pas aussi facile à vivre qu’on veut bien le faire croire… Que ses relations familiales n’étaient pas si claires que ça…
Que dire alors de Madame Noé ! Ce personnage assez terrifiant que fait apparaître Supervielle : revêche, méchante, porteuse de culotte ?
A.P C’est sans doute ma psychanalyse à bon marché…
Françoise Jimenez Mais c’est écrit comme ça dans la Nouvelle ! A chaque fois qu’elle prend la parole (et elle la prend très peu), c’est pour râler ! Rien n’est positif ! « C’est trop petit ! » ; « Il n’y a nulle part où se mettre ! » ; « Il n’y a pas assez à manger ! » ; « C’est nul ! ». Bref, elle n’est jamais contente !
Venons-en au cœur de votre travail : toute cette machinerie parfaitement autonome, ces objets qui interviennent au service du récit, ces lumières que vous fabriquez pour les éclairer, quelles sont les images prioritaires que vous voulez transmettre aux spectateurs ?
F.J - Pour moi, c’est celle du « Grand Nageur », le pivot, le pilier de l’histoire. Il est nous tous, qui essayons vaille que vaille de nous en sortir, de « surnager » en quelque sorte, parfois par de grandes brasses inutiles, voire orgueilleuses…
A.P Nous avons travaillé par séquences avec Dominique Dubuy, notre metteur en scène : élaborer un scénario, image par image, objet par objet, puis répéter en situation. Les animaux et les objets sont en contreplaqué ; je travaille depuis longtemps à « La Boîte Noire » par effigies, par souci de simplicité.

Pour la lumière, autonome elle aussi, elle est implicite dans notre travail, car nous sommes une troupe itinérante qui joue dans des lieux extrêmement divers, parfois très étroits, voire même carrément dans la rue ! Donc, il faut que tout le théâtre soit autonome et puisse se déplacer sans faire appel à un soutien logistique extérieur (électricité, cintres, techniciens etc…).
De plus, n’oublions pas qu’ en l’occurrence, « historiquement » parlant, ou « bibliquement » si vous préférez, l’Arche est par essence même un endroit restreint, pour faire entrer tous ces animaux ! C’est pourquoi nous avons choisi de tout jouer sur 4 mètres carrés, pour être aussi coincés que les bêtes !
F.J On se gêne sans arrêt ! On le voit bien, là, mon côté Mère Noé ronchon ! Elle le pousse, elle l’envoie promener !
Pour vous, qu’est-ce au juste que le « Déluge » ? De la famille d’acrobates exclue à la petite funambule rejetée ; de la jalousie des poissons en bocal envers ceux qui s’ébattent dans l’eau aux oiseaux de mer qui, eux, à l’inverse, n’ont plus nulle part où se poser, n’y a-t-il pas, sous la plume poétique de Supervielle, une critique acerbe d’une certaine forme de sélection ?
A.P C’est, à priori, une belle histoire, qui a inspiré à Supervielle des moments de pure poésie, à ce détail près qu’ils crèvent tous de faim à bord et que s’instaure peu à peu la terrible « loi de la jungle » dont seuls les plus forts sortiront vainqueurs ! La sélection pour la survie ! Sauf que Supervielle « s’arrange » pour inverser les tendances « naturelles »… Du reste, les poissons finissent même par sortir de leur bocal dans l’espoir, sans doute, de rejoindre la vraie mer, à moins que ce ne soit pour fuir les prédateurs qui les entourent à bord !
F.J Si on réfléchit deux minutes, ça ne sert à rien de mettre un poison sur l’Arche de Noé ! C’est vrai que c’est complètement idiot de placer des poissons à l’intérieur d’un bateau ! Sûr que pour les poissons, c’est une aubaine, le Déluge ! C’est une catastrophe pour tout le monde terrestre, mais pas pour eux ! Enfin tranquilles !

A propos d’inversion des tendances, la scène des puces et des éphémères est éloquente. Dans la vie courante, ne sont-ils pas considérés comme nuisibles ?
F.J Mais si ! Du reste, Noé cherche désespérément à s’en débarrasser ! Pour les éphémères, de par leur nom, il pense qu’ils vont mourir très vite, or le lendemain, ils sont toujours là ! Mais les puces, ça, ce n’est pas possible ! Ce sont des parasites et il n’en veut pas ! Et bien Supervielle imagine que ce sont les chiens, les chats et les loups sur lesquels elles ont trouvé refuge, qui prennent leur défense !
Ces lampes rouge et verte qui s’allument à la fin du spectacle, est-ce l’entrée d’un port d’attache, un havre de paix, la fin du voyage, ou bien la signalisation du bateau sur l’immensité de la mer ?
F.J Comme vous voudrez, mais figurez-vous que c’est aussi le drapeau du club de foot de Sedan ! Lorsque nous avons joué en scolaire dans cette ville, quand André a allumé les lanternes, tous les gamins ont hurlé « Allez, Sedan ! Allez, Sedan ! ». Des moments comme ça, ce sont des bonheurs ponctuels inoubliables !
Enfin, près du Mont Ararat, seul récif émergé de l’étendue aquatique et unique refuge pour les oiseaux des îles, les deux projecteurs très blancs qui éclairent les spectateurs à l’issue de la représentation, que signifient-ils ? Une main à nouveau tendue vers les humains, comme pour un « rachat » possible ?
A.P Peut-être en effet est-ce un renvoi au Livre : « croissez et multipliez-vous ! ». On peut croire ou non à l’Arche de Noé de la Bible, Mais ce qui est avéré est qu’à une certaine époque, il y a eu dans cette région du monde une catastrophe écologique, peut-être un tsunami, ou un pan de mer qui s’est écroulé (sic) (jolie formule, ndlr), on ne sait pas trop, mais ce fut énorme.

Pour vous deux, qui est Noé aujourd’hui ?
F.J Pour moi, il me fait penser à ces gens d’une autre époque, qui ont eu de grosses responsabilités, dont on ne se souvient que des choses formidables qu’ils ont faites et pas du tout des problèmes que leurs actes ont suscité: grèves, morts, la Révolution Française (qui en a pourtant « raccourci » plus d’un), même si ces actes ont engendré des effets positifs. Dans la vie, il faut faire des choix et ce n’est pas tendre. Noé, pour moi, c’est ça : le poids de la responsabilité.
A.P Par rapport à l’Histoire, je crois qu’il fut surtout un outil dans la main de Dieu. Pourquoi Dieu n’est-il pas descendu faire le boulot ? Pourquoi, à un moment donné, a-t-il délégué à ce bonhomme le soin de « faire le tri » , d’effectuer une sélection ? Et si Noé avait dit non ? S’il avait refusé en disant à Dieu : « non, non, moi je ne sélectionne pas, vas-y, toi, fais ton boulot ! ». Et si Dieu ne sélectionnait pas non plus ? Ah…
F.J Et si Dieu n’existait pas ? Ah…