Charlotte Rampling, cette anglaise qui a choisi la France

Dans le film de Jonathan Nossiter, Signs and wonders, elle est Marjorie, américaine vivant à Athènes et épouse délaissée par un mari nordique, parti rejoindre une jeune conquête aux USA. Rencontre feutrée à Paris avec une actrice anglaise magnifique, qui a choisi de vivre en France par amour

Ce qui frappe d'emblée chez Charlotte Rampling, c'est son port de tête : fier, droit et altier, il met tout de suite en lumière sa transparence; sa rigueur aussi. Ensuite vient son regard : celui d'un chat. Dans la douce pénombre des salons de l'hôtel Raphaël, il irradiait de mille feux. Charlotte est une femme qui se tient debout, comme dans le film de Nossiter, où elle est la seule à ne pas tricher. Son amour pour la France ? Celui qu'elle porte au musicien Jean-Michel Jarre, son époux depuis 78, pour lequel elle a quitté son Angleterre natale et dont elle a un fils, David. Mère aussi d'un aîné Barnabé issu de son premier mariage, elle a élevé sous le toit de la belle et grande maison de Croissy-sur-Seine Emilie, la fille de Jean-Michel. Prenant un soin jaloux dans le choix de chacun de ses films, approchons-nous de ce joli félin, à la tête solidement calée sur les épaules.

Véronique Blin - Charlotte, ce film vous ressemble. Non pas par l'histoire qu'il raconte, mais par le brassage de communautés qu'il met en scène. Vous-même, anglaise vivant en France depuis de longues années, comment vous êtes-vous glissée dans ce melting pot ?
Charlotte Rampling - Cela n'a pas été très difficile, j'ai passé ma vie à voyager. De père militaire, nous circulions tous les deux ans d'une caserne à l'autre, un peu partout en Europe. Surtout en Angleterre, mais quand j'ai eu neuf ans, mon père a été nommé à Fontainebleau, où j'ai appris le français. Le vrai problème que je retiens de ces déplacements constants est qu'il était impossible de vivre en groupe, de s'attacher à quelque-part. Sitôt les amis constitués, il fallait repartir ailleurs. Il n'y a guère qu'avec ma sœur que je me sentais indéfectiblement liée. Les militaires sont des gens sans ancrage; c'est important, pourtant, les racines!

Comment êtes-vous passée de fille de militaire à comédienne ?
Au départ, je voulais être chanteuse. Depuis toute petite, je désirais m'exprimer autrement. Ma mère chantait du matin au soir des contines ravissantes, puis un peu plus tard, au début des années soixante, il y eu le raz-de-marée des Beatles et autres chanteurs pop, qui ont redoublé mon envie. Mon père n'a pas voulu en entendre parler… C'est alors qu'on m'a proposé tout-à-fait par hasard un petit rôle dans “The Knack”, puis tout a été très vite. A dix-neuf ans, j'enchaînais les films comiques les uns après les autres, jusqu'à ce que je trouve cela vraiment trop léger… J'aspirais à des rôles plus graves, plus difficiles.

Jusqu'à votre rencontre décisive avec Luchino Visconti, qui vous a offert votre premier grand rôle dramatique dans Les Damnés. Comment vous êtes-vous connus ?
Je venais de tourner un film en Italie que Luchino a vu; puis un autre en Angleterre, qu'il a demandé à voir. C'est ainsi que je me suis retrouvée en Italie, sur le casting des Damnés et qu'il m'a offert ce rôle important. Ce fut une rencontre capitale dans ma vie, avec ce maître. Je ne connaissais rien au cinéma, avant lui; j'y allais beaucoup mais ignorais tout de cet art. Il m'a fait prendre conscience qu'il pouvait être autre chose qu'un simple divertissement, qu'il pouvait aussi prêter à réfléchir. Je me souviendrai toujours qu'il me disait : “Ne t'attends pas à ce que le cinéma t'enrichisse financièrement, mais il peut t'apporter beaucoup intérieurement”. J'ai retenu sa leçon et n'ai plus jamais fait de cinéma commercial, juste pour gagner de l'argent.

En enchaînant à peu de distance Portier de nuit de Liliana Cavani où vous jouez un rôle très ambigu et difficile, et Un taxi mauve d'Yves Boisset. Comment vous glissez-vous dans ces peaux différentes ?
L'envie très forte, justement, de changer de peau. On m'avait dit quand j'ai commencé ma carrière, vers dix-sept, dix-huit ans, que j'étais très douée pour la comédie. Même John Klees des Monty Python, qui est l'un de mes amis, me disait : “tu as un don formidable pour faire rire !”. Il est vrai que mes premiers films étaient plutôt olé olé. Et puis ma sœur est morte quand j'avais vingt ans, dans des circonstances tragiques dont je ne parlerai pas, et c'est à ce moment-là que j'ai complètement viré, j'ai éprouvé le besoin de me confronter à la mort. Cet être, le plus proche de moi au monde, m'a donné l'envie de choses plus graves. Portier de nuit est venu et après ce rôle morbide, les gens disaient “mais pourquoi ne faites-vous pas de la comédie ?”. Je sais que j'ai cela en moi, c'est vrai, en plus j'ai une distance, un humour qui ne sont pas donnés à tout le monde… Peut-être, plus tard… La vie choisit ce que je fais.

Est-ce par la musique ou par le cinéma que vous avez “choisi” Jean-Michel Jarre ?
Ni l'un, ni l'autre. Nous nous sommes tout simplement trouvés au même moment, au même endroit. J'étais dans le midi de la France avec mon premier mari et, par un ami commun, nous nous sommes rencontrés comme ça, presque par hasard. Et voilà ! En 76, je suis venue m'installer ici, avec lui. Il n'y a guère qu'un homme pour nous faire quitter ainsi notre pays : avec Kristin Scott-Thomas et Jane Birkin, nous sommes trois actrices anglaises à avoir choisi de vivre en France pour suivre un homme. Parce que attention, je suis infiniment anglaise ! Sans cette raison là, ça n'aurait pas eu vraiment de sens ! Ce qui ne m'a pas empêchée de tourner en Amérique ou en Angleterre !

A propos de l'Amérique, parlez-nous de votre expérience avec Woody Allen sur Stardust memories, de formidable mémoire
C'était à un moment où il était entre deux femmes, pour changer… Il venait de quitter Diane Keaton et n'était pas encore avec Mia Farrow. On fait le film ensemble et j'étais sensée être la femme parfaite à la Woody Allen, c'est-à-dire barje la plupart du temps, mais les deux jours par mois où elle ne l'était pas, c'était le top !. Il était très joueur, très tendre, très drôle, plein d'improvisation, tout le temps ! Il s'est vraiment créé une amitié formidable entre nous, il a réussi à me faire faire des trucs incroyables, comme de prendre le Concorde aller-retour sans arrêt pendant six mois, parce-que mon fils David était tout petit et que je ne voulais pas laisser ma famille ! Heureusement qu'il était producteur indépendant ! Jamais les Studios n'auraient supporté une gymnastique pareille ! Quand vous signez un contrat, vous êtes tenu de ne pas bouger jusqu'à nouvel ordre ! Il me disait aussi de carrément faire venir tout le monde à New-York, pour que nous ne soyions pas séparés ! Quel homme génial ! Et quelle œuvre !

Dans un tout autre genre, travailler avec Nagisa Oshima pour Max mon amour, film étonnant s'il en est, n'a pas dù être une mince affaire, non ?
Ce n'est pas compliqué, Oshima, c'était “body language” ! On ne se comprenait que par signes ! Il ne parlait pas un mot de français, trois mots d'anglais et refusait obstinément de prendre un interprète, par fierté japonaise sans doute. En même temps, c'était formidable, parce qu'il était d'une rigueur incroyable et ne voulait qu'une seule prise. Il nous donnait le temps nécessaire à la préparation, mais quand il l'avait décidé, c'était parti ! Il n'y avait aucun retour en arrière possible. Je n'ai jamais vu une telle exigence dans le travail et je suis contente : après avoir été très malade pendant dix ans, j'apprends qu'il prépare un nouveau film; tant mieux !

Aujourd'hui, vos enfants ont grandi et vous avez plus de temps pour vous-même. Que comptez-vous en faire ?
Ils ont tous les trois quitté le nid et volent maintenant de leurs propres ailes. J'ai des projets plein la tête, à commencer par celui de prendre enfin le temps de lire, ou passer une après-midi entière à visiter une expo ! Quel délice ! ! Et puis, il ne faut pas oublier que nous sommes la première génération de femmes à pouvoir prendre les choses en mains seules ! On vit une époque formidable, avec toutes au moins dix ans de moins que notre âge. Le deuxième est un film que je commence avec François Ozon, autour d'une disparition, celle de mon mari… Il l'a écrit en pensant à moi, pour moi; c'est joli, non ? Ensuite, plus tard, pourquoi pas un tour de chant, pour revenir à mes premières amours, moi qui fut accroc de la musique des sixties à seize ans et qui connais toutes les comédies musicales anglaises par cœur ? Je crois qu'un jour, il faudra que je me décide; ce serait important que je le fasse !

Propos recueillis par Véronique Blin

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