Vanessa Redgrave, la militante shakespearienne : beaucoup de bruit pour bien
" Il faut faire entendre la vérité ; cest notre responsabilité dartistes "
Ou bien : " Ce nest pas parce que je suis actrice que je devrais me taire ! "
Combattante infatigable, lactrice engagée mène de front la mise en scène dune pièce à Londres (1), la promotion de Craddle will rock de Tim Robbins aux Etats-Unis (2), tout en multipliant ses interventions humanitaires. Avec, en lever de rideau de cette rentrée 99, linitiative et la direction artistique dun Festival Théâtre et Musique au Kosovo, "The Return". Rencontre à Cannes avec une très grande dame.
Ce qui frappe, demblée, cest sa silhouette : immense, longiligne et aérienne, en même temps que massive, les pieds solidement ancrés dans la terre. Ensuite, son regard, bleu doux et profond à la fois, qui vous transperce tout en vous caressant. Sa chevelure enfin, courte, nette, blonde et flamboyante, qui auréole comme dun casque son beau visage de guerrier. A Cannes, où jeus pour Femina le très rare privilège de la rencontrer en tête-à-tête, quand tous se la disputaient en groupes, son charme et sa présence me fascinèrent. De lAngleterre, qui la vue naître, Vanessa Redgrave a gardé le cur de Richard : celui dune lionne. Sur tous les fronts et de tous les combats, elle ne baisse jamais la garde. Il faut dire quelle a de qui tenir ! De ses grands-parents, elle a hérité le goût de la comédie et de sa mère, la grande actrice shakespearienne Rachel Kempson, celui des planches. De son père Michael, la nonchalance craquante du musicien moustachu dUne femme disparaît (A lady vanishes NDLR) du grand Hitch, et la force tranquille de linoubliable Laertes face à Laurence Olivier dans Hamlet. Rebelle dès lenfance, elle a entraîné dans son mouvement contestataire ses frère et sur Corin et Lynn, avec lesquels elle organise aujourdhui bon nombre de manifestations politiques, caritatives ou humanitaires et ses deux filles, Natasha (Patty Hearst) et Joely Richardson (Drowning by nimber de Peter Greenaway prennent à leur tour la même route ! Arpentons en sa compagnie ce chemin extraordinaire.
Une lutteuse acharnée et contrastée
Le plus étonnant, chez Vanessa, est sans doute cette incroyable faculté quelle a de toujours mener de front, étroitement imbriquées lune à lautre, sa vie professionnelle et son engagement de femme militante. Toute jeune déjà, vaillante soldate trotskiste de dix-huit printemps, elle senflamme contre les conséquences du maccarthysme exercé à lencontre des artistes gauchistes de son pays, à commencer par son père, éminent membre du syndicat des artistes dAngleterre, alors quelle sapprête à entrer dans la très prestigieuse Royal Shakespeare Company de Stratford-upon-Avon. Contraste.
Contraste aussi, linoubliable et très distinguée tenniswoman en minijupe du Blow up dAntonioni qui, en pleine guerre froide et en plein tournage, arpente les allées de Hyde Park en scandant des hymnes castristes, tandis que les Soviétiques viennent dinstaller des missiles à Cuba...
Quelle soit souveraine en Guenièvre ou Marie Stuart ne lempêchera nullement de se fâcher avec la police de Sa Très Gracieuse Majesté, renommé et redouté Scotland Yard, pour cause dappartenance au parti révolutionnaire ouvrier !
Alors quelle danse pour Karel Reisz dans Isadora Duncan (qui lui vaudra un Oscar et le Prix dInterprétation cannois, ainsi que Morgan du même réalisateur), elle prend fait et cause pour les réfugiés indiens et pakistanais.
Plus tard, lantifasciste et travestie Julia de Zinnemann milite contre la guerre du Vietnam, ce qui lui vaudra dêtre " persona non grata " à Hollywood, où elle na pas tourné depuis Yanks, en 79, tout comme à Broadway, où sa dernière apparition fut dans la pièce dIbsen The lady from the sea.
Amie fidèle dArafat, ardente défenderesse de la cause palestinienne, elle financera un film de propagande pour lOLP, prenant ainsi parti contre lEtat dIsraël, alors quelle sapprêtait à jouer, pour CBS, le rôle dune déportée juive...
De la guerre du Golfe à celle du Rwanda, des réfugiés asiatiques à ceux dIstanbul, dAfghanistan ou dailleurs, pas une souffrance dans le monde qui nengendre son combat. Membre très actif de bon nombre dassociations de défense des Droits de lHomme, Vanessa Redgrave nous invite aujourdhui à tourner notre regard vers ceux qui tentent de rentrer chez eux, au Kosovo. Avec son talent à elle : celui dune immense actrice.
InterCineth - Une fois de plus, vous faites acte de présence sur la scène de lactualité la plus brûlante. Ce festival que vous organisez au Kosovo dans les prochains jours, quel est son but ?
Vanessa Redgrave - Je crois que lessentiel a été fait et fonctionne désormais en matière de nourriture et daide médicale durgence. Ce que nous voulons maintenant est aider la communauté artistique albanaise du Kosovo à se reconstruire un avenir culturel. Ceux dentre eux qui ont tout perdu, leurs maisons comme leurs lieux de travail, ont besoin de laide internationale pour sortir du tunnel. Jespère que, par cette manifestation, nous y contribuerons. Son titre nest pas innocent, bien sûr. Le " retour " implique généralement de retrouver quelquun ou quelque chose. Or, pour la plupart dentre eux, ces gens-là ne savent pas ce quils vont effectivement retrouver. Cette rupture brutale avec leur passé, nous allons essayer, pendant trois jours, de la leur adoucir, de leur redonner espoir. Avec des chansons, de la musique et des spectacles. Cest mon domaine ; ce que je sais faire. La solidarité, cest dabord utiliser les outils que lon a. Ces événements seront gratuits pour ceux qui nont rien, très peu cher pour les autres. Ce sont les parrains, marraines et sponsors qui en assurent le financement, ainsi que toutes les bonnes volontés...
Vous avez longtemps été fâchée avec lAmérique, notamment avec Hollywood, qui vous trouvait trop révolutionnaire à son goût... Or vous multipliez aujourdhui les contacts, les échanges. Craddle will rock, dont vous tenez le principal rôle féminin, sannonce comme un succès. Cela va mieux ?
Nettement. Je suis allée cet hiver à Houston, ville merveilleuse, où nous avons joué deux Shakespeare. Depuis mon retour, je nai de cesse de faire venir une pièce américaine chez nous, en Angleterre. Pour cela, il faut la souscription totale de notre Théâtre National, sinon, cest impossible ! Jai mis des mois à convaincre mes collègues du Leaving Theatre et mon frère Corin qui en est le directeur, dinviter une pièce inédite du grand poète Tennessee Williams, jamais représentée en Grande-Bretagne. Après deux siècles essentiellement shakespeariens, il est grand temps que notre Théâtre sintéresse aux auteurs contemporains, non ?
Vous aimez les échanges, quels quils soient ?
Cest fondamental dans ma vie. Je suis allée cet hiver à Houston, ville merveilleuse, où nous avons joué deux Shakespeare. Depuis mon retour, je nai de cesse de faire venir une pièce américaine chez nous, en Angleterre. Pour cela, il faut la souscription totale de notre Théâtre National, sinon, cest impossible ! Jai mis des mois à convaincre mes collègues du Leaving Theatre et mon frère Corin qui en est le directeur, dinviter une pièce inédite du grand poète Tennessee Williams, jamais représentée en Grande-Bretagne. Après deux siècles essentiellement shakespeariens, il est grand temps que notre Théâtre sintéresse aux auteurs contemporains, non ?
Vous alternez constamment vos engagements professionnels et personnels, généralement en rapport lun avec lautre. Pensez-vous avoir un rôle à jouer, en tant quactrice, sur la scène du monde ?
Absolument. Ce nest pas parce que je suis actrice que je devrais me taire, bien au contraire ! Il faut savoir profiter, au bon sens du terme, dune notoriété ou de limpact que lon peut avoir sur les gens, pour servir de vitrine à toute revendication salutaire, ou lutter contre toute forme dinjustice ou dexclusion. Avant dêtre comédienne ou metteur en cène, je suis dabord une citoyenne engagée et sais mesurer, précisément par mon métier, limportance de sadresser à lautre. Il faut faire entendre la vérité ; cest notre responsabilité dartistes.
Vous êtes connue de nos lecteurs et lectrices comme une grande actrice, sans quils se doutent, bien souvent, de cet engagement qui est le vôtre, pourtant essentiel dans votre vie. Comment alliez-vous cette discrétion - apparente - et cette efficacité réelle ?
Cela peut paraître contradictoire, cest vrai. Pourtant, je ne mâche pas mes mots ! Et me suis bien souvent, à mes dépens, retrouvée dans des situations embarrassantes, accusée de "crimes" que je navais pas commis, voire mise au ban de la société pour avoir osé dire tout haut ce que dautres préféraient taire !
Je ne sais pas pourquoi, mais la plupart du temps, vous remarquerez que tout cri de révolte face à une injustice quelle quelle soit est aussitôt entaché de suspicion !
Cest pourtant sur votre nom que sorganisent bon nombre de manifestations ?
Cest encore et toujours une histoire de famille. Moi, je cultive dans le champ que je connais et cest une grande famille que celle du spectacle ! Même sil marrive daller faire un tour dans celui du voisin, comme me faire lavocate d
un sympathisant irlandais injustement accusé de terrorisme, ou participer activement à certains procès. Mais la plupart du temps, je demande à des amis musiciens de participer à ces événements ponctuels, et surtout à des réfugiés artistes, doù quils viennent. La tâche ne manque pas ! Partout dans le monde où les Droits de lHomme sont bafoués, il faut prendre la parole !
Vous avez joué dans des films admirables, dans dautres plus discutables, comme Deep Impact, ou même Mission Impossible, films daction ou de science-fiction assez légers, plutôt éloignés de vos préoccupations et engagements habituels. Quel intérêt y avez-vous trouvé ?
En tout cas pas celui de largent ! Au vu de ce que jai été payée, je ne risquais pas dinvestir dans quoi que ce soit ! Non, il se trouve que jadore Brian De Palma, que je suis une amie personnelle de Tom Cruise depuis longtemps, je trouve que cest un acteur formidable ! Enfin, jaime beaucoup ce que fait Mileda et, au risque de vous surprendre, jaime mon rôle dans Deep Impact ! Jai un besoin vital, de temps en temps, de maérer la tête avec des films comme ceux-là, que je trouve en outre très bien faits !
Cela vous ennuie-t-il, vous dérange ou au contraire vous plait, dêtre considérée comme une femme de combat ?
Il me plait de me battre sur le terrain qui est le mien, celui où je pense pouvoir être le plus utile, cest-à-dire le domaine culturel. Il est important que ces démarches soient rendues publiques et le support des médias est capital en la matière. En ce sens, oui, je suis une combattante, et fière de lêtre.
A propos de champs voisins, vous vous êtes jointe aux avocats internationaux qui ont appelé les gouvernements du monde à qualifier la situation au Kosovo comme celle dun génocide et réclamé son indépendance ?
On a trop longtemps négligé le coût en vies humaines de cette guerre. Il est énorme, y compris certains de mes proches : jai un ami qui y a été massacré avec ses deux fils, je suis sans nouvelles de beaucoup dautres et la famille de mon parrain a dû senfuir en Macédoine... Oui, jai milité pour que Milosevic soit reconnu comme criminel de guerre, parce quauteur dun génocide. Dans un cas aussi clair de violation des Droits de lHomme, je nai vraiment aucun mal à prendre parti ! Le droit de lhomme à se défendre est - en principe - universellement reconnu !
Pensez-vous que le cinéma, le théâtre, la musique, la peinture ou la danse, qui sont justement vos domaines de prédilection, ont un rôle à jouer dans lévolution du monde, ou sont seulement la vitrine, le témoin de ce qui sy passe ?
Leur rôle est essentiel. La culture dun pays, cest ce qui le fait vivre, ce qui le nourrit, plus encore que la soupe ou le pain. Contribuer à la reconstruire, quand tout a été détruit, physiquement par des bombes, ou moralement dans la tête des gens, cest aussi laider à regarder devant, donc à évoluer. Essentiel, pour protéger toute société contre le terrorisme et la barbarie. Essentiel, pour le développement. Je pense surtout au théâtre, comme outil de reconstruction, de reconsidération de soi-même. Une sorte de psychothérapie sociale, dans la mesure où il peut aider à dédramatiser des événements terribles. Quand je vois ces enfants perdus au milieu des ruines, au Kosovo ou ailleurs, je me dis que le théâtre peut sûrement les aider à expulser leurs cauchemars, peut-être même anticiper des problèmes à venir, et donc contribuer à les éviter. Jai déjà entamé des recherches dans ce sens, je pense quil serait bon de créer des écoles spécialisées dans le traitement de ces chocs effrayants, pour apprendre à les surmonter, par le théâtre justement. Cest une manière de travailler que les politiciens ne pourront, je le crains, jamais comprendre...
Vous qui menez de front divers combats ancrés dans la réalité, est-il un rôle que vous rêviez de jouer ?
Oui, celui de Peter Pan. Pour le rêve et la force.
Jolie définition dune très belle personne (3)
Propos recueillis par Véronique Blin
(1) - "Song of Twilight" de Conrad Noel
(2) - On lespérait pour la rentrée en France. LAmérique le verra à Noël, nous, en 2000
(3) - Biographie chez Robert Laffont, 125 F
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