Karine Saporta, le corps à cœur

"C’est vrai que je préfère souvent moins trente degrés à plus quarante !" nous confiait cet été Karine Saporta dans le jardin torride du Festival d’Avignon, sous le soleil à son zénith, en pleine heure de midi. C’est tout elle ! Beau fruit natif de deux cultures aux températures - et tempéraments - extrêmes, elle tient de son père espagnol l’incandescence andalouse de sa chevelure d’ébène et son regard de braise, le sang chaud des latins, tandis que sa maman russe des vastes steppes de l’Oural lui a légué cette belle âme slave, qui brûle de l’intérieur, lorsque tout gèle dehors. Personnage contrasté, infiniment riche de ces deux talents, ses chorégraphies magnifiques transpirent toutes de sa double origine, jusqu’à abolir tous les clivages. Joignant le geste à la parole, mettant le verbe au bout du corps, créatrice du " Vif du Sujet ", partons en voyage avec elle au cœur du bien nommé.

Véronique Blin - Comment êtes-vous " née " à la danse ?

Karine Saporta - Oh, plus que tôt ! Sans doute déjà dès le ventre de ma mère, puisque j’adhère tout à fait à l’idée selon laquelle les bébés in utero perçoivent ce qui se passe alentour. En fait, je suis venue à la danse par la musique : à Paris, où je suis née, mon berceau jouxtait le piano de ma grand-mère, laquelle, ancienne pianiste internationale, donnait des concerts à la maison. J’ai donc été bercée toute petite par la musique. Elle est morte lorsque j’avais un an et demi, mais le bruit court qu’elle aurait dit en me regardant : " Karine sera danseuse plus tard"...

Dans ce cas, comment e " passée " de la musique à la chorégraphie ?
En rebelle, déjà, comme toujours par la suite : à cinq ans, alors que je prenais sagement mon cours de piano, j’ai brusquement claqué le couvercle de l’instrument en décrétant j’en ai marre, je veux être danseuse ! ". Ce qui ne m’a d’ailleurs pas empêchée, plus tard, en sortant du Conservatoire de Danse, de claquer la porte de l’" Institution " suprême, persuadée qu’il existait d’autres formes de chorégraphies à découvrir que la danse classique. J’ai bien fait, non ?

Vous êtes aujourd’hui Commissaire pour la Danse à la SACD (Société des auteurs et Compositeurs Dramatiques) et Vice-Présidente du " Vif du Sujet " qui a pour but d’aider les interprètes-danseurs à sortir de l’anonymat en choisissant eux-mêmes leur chorégraphe. Quelle relation établissez-vous entre chorégraphe et danseur ?
Karine Saporta - Lorsqu’un chorégraphe travaille avec un danseur, l’aventure est totalement ouverte. On ne sait jamais si l’écriture qu’ils réalisent ensemble sera forte ou non. C’est une construction très intime, sensuelle, dans laquelle l’esprit du chorégraphe s’inscrit dans la chair même de l’interprète danseur, dans ses neurones, sous sa peau, dans ses veines ! Cette forme de travail n’existe nulle part ailleurs. Même au théâtre, qui en serait le plus proche, le metteur en scène ne produit pas à même le corps du comédien. Dans cette rencontre entre le texte et le geste, que je m’efforce d’établir, je suis fière d’être une laborantine qui travaille à toujours repousser les limites de la danse, à procurer un réservoir de gestuelles aux chorégraphes afin d’entrer en contact avec de nouvelles écritures.

Dites-moi, c’est une grosse prise de risque, une mise en danger personnelle, que de bousculer ainsi les habitudes, non ?
Il faut savoir retrouver nos réflexes et nos attitudes d’enfance. Tous les enfants prennent des risques ; ce qui est grave, c’est de perdre en grandissant cette élasticité naturelle. Sauter par-dessus un gouffre ou un précipice, c’est souvent en triompher ! C’est un jeu formidable, pas forcément suicidaire ni tragique ! Jouer avec le risque, c’est aussi apprendre à s’en sortir, à ne pas tomber. Cette volonté habituelle de se surprotéger produit généralement plus de drames que l’inverse ! Non que je sois d’un courage exemplaire, mais prendre des risques, c’est se sentir fort ; et se sentir fort, c’est entretenir le foyer des expériences intérieures.


Pour sortir des clivages et des idées reçues sur les formes d’art spécifiques ?
Absolument. J’ai toujours vécu l’interdit de parole dans la danse comme un tabou insupportable, comme quelque chose de sale, l’idée qu’un danseur qui parle ne sait pas danser... Il y a eu pendant longtemps une grande méfiance du public à cet égard. Moi qui ai la chance de ne pas être muette, cette région de mon être, qui peux non seulement crier, mais parler, je ne veux pas vivre sans. Quand on aime, on a bien sûr envie d’embrasser, de caresser la personne aimée, mais ce serait épouvantable de la toucher sans lui parler... Le " je t’aime " fait partie de l’élan ! Manger sans parler aussi, c’est horrible ! L’acte physique de parler est extrêmement important pour moi ; c’est une humilité nécessaire pour découvrir plus de choses, je me nourris de ça, c’est l’école du mystère, de l’énigme. Ce serait complètement bestial, brutal et inhumain pour moi, d’être dans mon corps sans parole.

Vous qui êtes à la fois espagnole et russe, qui avez marié le hip hop maghrébin aux claquettes américaines, présentez aujourd’hui des danses latino US d’origine ibérique, comme le flamenco. D’où vous vient ce goût pour les mélanges ?
En fait, ces trois danses se ressemblent, c’est la danse des exclus. Le mot de défi qui préside au hip-hop d’aujourd’hui est identique à celui de challenge pour les claquettes au début du siècle. Le hip-hop n’est pas né de rien : quand on voit ces gamins se lancer d’un mur de cinq mètres, cette prise de risque dont nous parlions tout à l’heure, n’est pas sans rappeler les capsules de bière que collaient sous leurs semelles les noirs américains pour claquer des pieds avec colère, faire du bruit sur les trottoirs des rues de New York et attirer l’attention sur eux ! Taper du pied a la même signification dans le flamenco : sortir pour exprimer son mal-être intérieur est, à l’origine, la complainte commune de l’exclusion. Pour moi, travailler sur les danses tziganes, le flamenco, le hip hop ou les claquettes, c’est la même chose.

Tout comme le " blues " ?
Absolument. Il ne faut pas oublier qu’à l’origine, le blues est le chant de la tristesse, non celui du divertissement, comme aimeraient nous le faire croire les marchands de musique... Ce sont les mêmes accents, les mêmes improvisations, la même plainte. En rapport direct avec mon travail sur la pulsation, la pulsion, le rythme, qui ont trop souvent, hélas, déserté la danse contemporaine, beaucoup plus soucieuse de convention et d’esthétique. J’aime et revendique le rapport au bruit et à la fureur !

La part russe de votre être, quelle place occupe-t-elle dans votre vie ?
Très longtemps, j’ai nié cette partie de moi-même, jusqu’à ce que j’aille à Moscou pour la première fois. J’étais affolée par leur tempérament passionné et souvent suicidaire, sentimental et sensible à l’extrême. C’était trop lourd à porter... Aujourd’hui, j’y entame ce que l’on appelle une " résidence " - c’est-à-dire que je suis conviée par la ville à partager une expérience chorégraphique avec elle -, prévue sur plusieurs années et espère m’y réconcilier avec mon passé, d’autant qu’il y a fort heureusement encore beaucoup de villes non touchées par la mondialisation et cette mafia en place qui désavoue les plus élémentaires lois humaines... Paradoxalement, au pays du matérialisme extrême, je note chez les russes une incompétence native au monde matériel ; ils n’y comprennent rien ! A l’inverse des chinois, très doués en la matière ! Invitée par Pékin pendant deux mois, j’ai pu voir leur sens du commerce extrêmement développé. Là-bas, tout est à vendre !

Qu’en est-il de l’Espagne, votre deuxième " moitié " ?
Curieusement, et contrairement à ce que l’on pourrait penser de moi, je me méfie beaucoup de la culture espagnole. Comparativement à toutes les formes d’art de la représentation, du spectacle, en dehors de ce qui vient de la marge, de ceux qui sont exclus, je ne la trouve pas très intéressante, voire rudimentaire... Cela dit, sans doute fascinée par l’image flamboyante de mon père, j’ai gardé de cette origine une attirance profondément marquée pour tout ce qui brille, éclate. Je voulais, comme lui, être forte, un peu... brute, quoi ! Peut-être parce que je suis tout l’inverse !

Propos recueillis par Véronique Blin

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