Bertrand Tavernier, filmeur de fond

Pour Ca commence aujourd’hui, son nouveau film, il ouvre toutes grandes les portes du nord de la France et nous fait retourner à l’école, dans une petite ville autrefois minière, rongée par la misère et l’alcool. Sévère " leçon de choses ", superbe rédemption des êtres en forme d’espoir. Rencontre avec un cinéaste bouillonnant, en proie au doute salutaire et à une sainte colère

De l’homme de la rue ordinaire dans L’Horloger de Saint-Paul au grand bourgeois intelligent et cultivé du Juge et l’assassin, en passant par le prince de sang suicidaire de Que la fête commence, les trois premiers films de Bertrand Tavernier sont à l’image de toute sa carrière : regarder les gens. Pour cet ancien journaliste de cinéma, fils du poète René Tavernier et lyonnais pur et dur, l’œil est fondamental ; l’oreille aussi. Et le respect, et la colère. Ce grand avide de découvertes, qui ne mâche ni sa parole, ni sa pellicule, s’est confié à nous en toute liberté, son maître mot.


Véronique Blin - Parlons du doute. Vous n’affirmez jamais rien, aimez toujours apprendre et en même temps, vous êtes l’un des cinéastes français les plus engagés. D’où viennent ces hésitations et cette colère ?

Bertrand Tavernier - L’un ne va pas sans l’autre ! Mes films les plus "engagés" , comme vous dites, qui peuvent être en effet très colériques, c’est vrai, sont aussi toujours construits autour de personnages qui doutent. Une des figures récurrentes de mon cinéma est la tentation d’abandonner, la remise en question, l’épuisement aussi. Il y a eu cette magnifique phrase de Thelonius Monk (génial jazzman NDLR), auquel on demandait s’il était heureux d’être enfin reconnu et qui a répondu : " Je suis fatigué de convaincre"... Une semaine de vacances tournait autour d’une prof en pleine déprime ; tout comme Philippe Torreton dans ce film-ci connaît des moments d’intense découragement ! Ou le héros de L.627, de même que Samuel Le Bihan dans Conan. Ces doutes, je les partage, même si je critique violemment des injustices flagrantes, des aberrations politiques ou sociales. Mais toujours en grande liberté, sans idées préconçues, sans esprit de thèse, sans volonté de démontrer quoi que ce soit.

Vous préférez " montrer " ?
J’aime montrer ce qu’il y a de formidable, de passionnant et de bouleversant dans les batailles que mènent contre l’injustice certaines personnes, généralement au bas de l’échelle, avec un entêtement magistral. Comme celui du Commandant Delaplane dans La vie et rien d’autre, pour refuser qu’on oublie les responsabilités dans cette tuerie qu’a été la guerre de 14 et qu’on se contente de dissimuler la réalité derrière des monuments... Ou ce vieil ouvrier dans L’aut’côté du périph , qui se bat pour que les femmes aient aussi leur place dans le combat pour une vie digne. J’aime partir de petits faits réels comme celui-là pour élargir ensuite le débat. Le trait commun entre la plupart des personnages de mes films est qu’ils sont généralement largués, méprisés, à la fois par leur hiérarchie et par les pouvoirs politiques. Auxquels je reproche surtout d’avoir abandonné le terrain, au profit de la parlotte, des petites phrases assassines, de leur image médiatique et télévisuelle, en laissant les gens se démerder tout seuls. Moi, je préfère les fantassins, qui dégustent, ceux qui s’épuisent à tenir le coup et j’essaye de les montrer, sans esprit de système, mais avec en effet le maximum de doute, justement pour rester libre.

Vous est-il arrivé, précisément, d’avoir envie de renoncer ? Si oui, pour quelles raisons et dans quels domaines ?
D’abord, je voudrais préciser que tous mes " combats " ne sont pas forcément d’ordre politique, comme on le laisse souvent entendre... Il en est beaucoup d’esthétiques ou qui tiennent à la passion que j’ai pour le cinéma. J’ai tout de même fait paraître vingt-et-un bouquins - à l’Institut Lumière ou chez Actes Sud avec qui je collabore - sur d’autres cinéastes ou des sujets qui n’ont rien à voir avec les sans papiers ou les senseurs du pouvoir ! Cela dit, c’est vrai qu’il y a de nombreux moments où j’éprouve de l’épuisement, où je me dis : tiens, si j’étais Alain Resnais ou Claude Rohmer, je ne serais pas poursuivi par des dizaines de personnes... Je suis aussi agacé par la frilosité de certains journalistes, qui deviennent gardiens de l’audimat et n’acceptent de se déplacer que pour des stars, alors que leur boulot consiste à faire le contraire, à aller voir ce qui se passe chez les inconnus ! Alors, oui, j’ai parfois envie de partir en vacances, de tout envoyer promener et de m’inscrire aux abonnés absents pour passer plus de temps avec mes enfants... Mais d’un autre côté, ferais-je les films que je fais si je n’étais pas constamment sur la brèche ?

Avec toujours le souci de partir du détail, d’un personnage ou d’un évènement, pour élargir ensuite le débat, le champ de vision ?
C’est l’histoire du caillou que l’on jette dans la marre et qui fait des cercles excentriques de plus en plus grands. Dans le cas, de Ca commence aujourd’hui, par exemple, j’ai beaucoup discuté avec Dominique Sampiero, le directeur de cette école du nord où nous avons tourné, vous prenez une scène, celle où cette maman à qui Torreton réclame les trente francs de la cantine mensuelle lui répond : " monsieur le directeur, nous sommes cinq à la maison, moi je tiens la semaine avec trente francs "... Vous mettez cette phrase en parallèle avec celle de Roland Dumas qui, le même mois de la même année, déclare mettre trois millions de côté, " en cas de problème ", ça prête à réfléchir, non ?

Vous avez travaillé avec votre fille Tiffany sur l’écriture de ce film-ci, avec votre fils Niels sur L’autre côté du périph’. Comment est-ce de s’embarquer sur le même bateau avec ses enfants ?
Il y a une chose dont je suis content, c’est que j’ai deux enfants passionnés, radicalement différents, mais qui ont la même ouverture d’esprit, la même volonté de regarder le monde, celle de s’indigner aussi. Niels est parti en Iran avec Médecins du Monde, Tiffany à Calcutta chez Mère Theresa et tous deux partagent une passion commune pour le cinéma. Autant Niels est sensuel et physique, autant Tiffany est intellectuelle et poète, elle adore écrire, ce qui ne l’empêche pas d’être volcanique ! Partout où elle passe, elle laisse des traces ! Je me souviens d’un festival de Moscou où je présentais un de mes films alors que Tiffany était au fin fond de l’Indonésie, en voyage autour du monde. Un inconnu de Patagonie s’approche de moi et me donne des nouvelles de ma fille qu’il avait rencontré quelques mois auparavant ! C’est tout elle, ça ! Travailler avec elle, c’est foisonnant ! Quant à Niels, l’expérience de De l’autre côté du périph’ a été fantastique. Il est vrai que nous ne somme pas arrivés là-bas en cinéastes touristes et qu’on a créé avec tous ces gens des banlieues des liens indéfectibles, je suis même parrain d’une petite Luce qui est née juste après le tournage !

Vous retrouvez-vous en eux ? Vous rappellent-ils la manière dont vous avez vous-même grandi ?
Ils sont beaucoup moins timides que je ne l’étais ! J’étais plus renfermé, plus craintif, plus solitaire aussi. C’était dû en partie à la pension et à la maladie (j’ai eu une primo-infection quand j’étais petit). En revanche, nous partageons un même sens de la curiosité, mais eux ont en commun un charme extraordinaire ! Pendant longtemps, ça a été plus facile avec Tiffany, parce qu’elle dévorait les bouquins, les films, adorait aller au théâtre etc... Je me retrouvais vraiment adolescent avec elle. Pour ce qui est de Niels, il a commencé par un échec scolaire retentissant, allant d’école en école, se faisant jeter de partout, avec des annotations en bas de ses bulletins scolaires du style " Niels prend l’école pour un drugstore ", vous voyez le genre ! Je ne saurais dire combien d’établissements on a faits, à un moment ! Il a du reste été très pote avec Alexandre Jardin dans l’un d’entre eux, pendant six mois, son maximum au même endroit... Et puis brusquement, il a trouvé son cap, son but, être acteur, et aussi son talent de documentariste, pour "Envoyé Spécial" et d’autres magazines, j’ai pu admirer sa formidable tolérance et sa curiosité, radicalement différente de la mienne : c’est un animal nocturne, qui chasse dans des lieux étranges, mais je l’ai aussi épaté, m’a-t-il dit, assis parterre dans les gymnases de banlieues, au milieu des enfants !

Vous êtes davantage ethnologue que chasseur d’images ?
Disons que je suis plus à l’aise dans les corons du nord, avec les institutrices de l’école où l’on tournait Ca commence aujourd’hui, ou en Lorraine pour La vie et rien d’autre, que dans les dîners parisiens ! Niels pensait que j’allais arriver à la Cité des Péchers en jouant les cinéastes confirmés, ça prouve qu’il me connaissait mal !

Vous nous dîtes vous intéresser davantage à ceux qui sont en bas de l’échelle sociale, mais vous êtes aussi fasciné par certaines stars, notamment dans la musique et le jazz en particulier, non ?
On ne peut pas dire aujourd’hui que la plupart des jazzmen soient des stars, loin de là ! C’est vrai que sur Around midnight, j’ai travaillé avec Herbie Handcock, qui est très connu, mais c’était quelqu’un d’extraordinairement simple et modeste ! En revanche, Dexter Gordon, qui avait été très loué auparavant, quand on est allés le chercher, il était dans un état épouvantable, pouvait à peine payer le téléphone, et Niels qui était avec moi à New-York m’a demandé s’il serait encore en vie au moment du tournage ! C’est vrai que tourner avec Romy, Noiret, Rochefort ou Marielle est un plaisir indissible, mais découvrir de jeunes talents comme Christine Pascal, Brigitte Rouan, Philippe Torreton ou Bruno Putzulu est tout aussi formidable !

Quel serait le cri du cœur de Bertrand Tavernier ?
Pour ce qui est de mon métier, c’est continuer de travailler en toute liberté. A l’exception de cet exercice qui m’a beaucoup amusé, La fille de D’Artagnan, je n’ai jamais fait de film de commande. Pour ce qui est de ma vie, sans vouloir paraître solennel ou pesant, il y a une phrase de Louis Guilloux que Galabru dit dans Une semaine de vacances que j’aimerais bien prendre pour devise : " Il faut tout faire pour rendre la vie plus légère ". A bon entendeur, salut !

Propos recueillis par Véronique Blin

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