Marie Trintignant : " Je suis profondément contemplative "

Dans " Comme elle respire ", de Pierre Salvadori, elle est Jeanne la menteuse, qui préfère enjoliver l’existence morose qui est la sienne, jusqu’à l’outrance. Pour nous, elle fait tout le contraire : franche et directe, elle nous parle de sa vraie vie, en toute clarté

Dans sa petite maison en pleins travaux, nichée au fond d’une impasse du XXè arrondissement de Paris, Marie vous accueille le ventre rond de son quatrième
petit en attente douillette sous la salopette de maman nattes au vent. Marie qui couve, Marie qui adore ça, Marie qui n’arrête pas. A peine tombé le dernier rideau de " Néron ", qu’elle a joué avec Denis Lavant au Théâtre Trianon, la voici en guetteuse passionnée de la double arrivée imminente de son enfant et du film de Pierre. Avant de se lancer dans de nouvelles aventures, elle a posé pour nous sa belle avant-scène et son sourire chaleureux dans un café sympa de son quartier, pour des confidences très maternelles.

Véronique Blin - Est-ce que cette menteuse vous ressemble ?
Marie Trintignant - Jeanne est une menteuse proche de la mythomane. Mais comme Pierre a tout fait pour qu’on ne le découvre que très tard, je ne sais pas si je fais bien d’en parler... A la différence de l’affabulation, qui enjolive, la mythomanie est une vraie maladie, qui peut vraiment empoisonner la vie. Jeanne est un personnage qui est condamné à la brièveté dans tout ce qu’elle fait : elle ne peut ni aimer, ni travailler longtemps. Sa vie se déroule dans l’immédiateté et en ce sens, oui, elle me ressemble, je fais toujours cinquante mille choses en même temps, en perpétuel état d’urgence. De là à mentir, pour m’en sortir, je ne crois pas.

Que pensez-vous du mensonge ? Toute vérité est-elle bonne à dire ou ne vaut-il pas mieux, dans certains cas, la cacher ?
Dans le domaine médical, il me semble que les médecins font bien leur boulot : ils sentent si le malade qui est en face d’eux a envie ou non d’entendre la vérité sur son état. Pour ce qui est des petits mensonges quotidiens, je me souviens que lorsque j’avais dix-sept ans, quand j’ai commencé ce métier, je m’amusais à raconter de fausses journées, à inventer des histoires qui ne m’étaient pas arrivées... Mais c’était davantage pour développer mon imagination que pour mentir. Jusqu’au jour où j’ai fait un mensonge qui a fait souffrir quelqu’un et j’ai décidé qu’il valait mieux arrêter. Quant à mentir en amour, dans un couple, je trouve ça très triste. Etant d’un naturel fidèle, je n’ai pas ce souci-là.

Qu’est-ce qui déclenche chez vous l’envie de participer à une nouvelle aventure, que ce soit au cinéma ou au théâtre ?
Il ne faut pas que le personnage soit trop proche de moi. J’ai une pudeur qui me gêne à montrer trop de choses de moi. Par exemple, je suis très " normale " dans la vie et adore jouer les anormales. Jouer une jeune première adorable et charmante n’a rien pour moi de très passionnant ; en revanche, jouer des gens bizarres est plus riche.

Vous avez trois enfants et en attendez un quatrième. A quoi correspond pour vous cette envie d’avoir plein de petits, à un manque dans vos propres souvenirs ?
Je n’ai qu’un frère, qui a dix ans de moins que moi et c’est vrai que petite, je passais mon temps à tanner mes parents pour avoir des frères et sœurs. J’adore les familles nombreuses, c’est plus joyeux ! Ma mère est d’une famille de six enfants et c’est magnifique, les rapports qu’ils ont les uns avec les autres. Dès qu’il y en a un de patraque, les cinq autres s’en occupent, c’est très riche et très fort. En plus, beaucoup d’adultes m’emmerdent, je me sens mieux dans un monde d’enfants. Peut-être en aurai-je également six, car je ne sais faire que des garçons, apparemment, alors je continue parce que j’aimerais bien avoir un jour une petite fille, quand même ! Pour l’instant, le quatrième à venir étant encore un garçon, je travaille pour l’armée française !

Qu’est-ce qui vous attire tant, dans l’enfance ? Le refuge ou le jeu ?
Avant tout, le fait que pour eux, tout est possible. Pour faire voler ce briquet qui est sur la table, un adulte vous démontrera que c’est impossible. Un enfant va jusqu’au bout pour essayer de trouver une solution. J’aime cet imaginaire-là, que les choses ne soient pas arrêtées. Ils nous apprennent beaucoup de choses, les enfants, à commencer par la générosité. Nous autres comédiens avons tendance, grâce à notre métier, à être tournés vers nous, à s’introspecter un maximum. Avec des enfants, il est hors de question de rentrer à la maison bourré de problèmes, car il y en a plein chez soi, et je trouve ça très sain.

Que pensez-vous de l’impact des images, tant cinématographiques que télévisuelles, dans le monde d’aujourd’hui ?
Je suis, je l’avoue, fascinée par les images, tout en reconnaissant qu’elles nous envahissent complètement. Mais en même temps, je regardais récemment les émissions de Scorsese sur le cinéma, qui sont formidables. Il y avait des extraits de films de Murnau, de Griffith et de tous ces gens-là, qui sont aussi poignants à voir aujourd’hui alors qu’on a tellement évolué techniquement. Bien sûr, je préfère le cinéma à la télé, mais elle est le meilleur et le pire : il y a des émissions formidables, c’est vrai, mais il y a tellement de conneries que, quand on ne peut pas surveiller tout ce que ses enfants regardent, il vaut mieux la supprimer. Du reste, dans le midi, j’ai fait installer un moniteur qui ne permet que de regarder des films. Je vous assure qu’on se régale, tous allongés sur le lit à visionner des merveilles ! Le vrai problème des images, c’est la facilité. Pour les flemmards que nous sommes tous de plus en plus, il est beaucoup plus peinard de s’installer devant un écran en appuyant sur un bouton, que de se plonger dans un bouquin, par exemple. Je ne sais pas comment sont vos enfants, mais les miens ne lisent plus du tout, et ça, c’est vraiment dommage !

Quel est le regard de Marie sur cette fin de siècle, assez fortement marquée par une morosité généralisée, un manque d’enthousiasme et d’engagement ?
Le plus inquiétant à mon sens est ce désespoir face à l’avenir et le manque de passion. C’est vrai qu’aujourd’hui où la plupart des parents travaillent, il est difficile de trouver le temps de transmettre cette passion à nos enfants, alors que c’est à nous de le faire. C’est à la fois triste et l’aboutissement de beaucoup de choses formidables qui sont arrivées pendant ce siècle, de découvertes, d’acquisitions de nouvelles libertés, parfois de haute lutte. Nous autres femmes, sommes tout de même mieux loties qu’autrefois ! Mais c’est toujours pareil, l’excès dans un sens entraîne l’excès dans l’autre ! C’est déjà formidable qu’on arrive à partager. J’espère qu’on atteindra l’harmonie, entre hommes et femmes notamment, bien que je sois persuadée que l’on connaît mieux les secrets du bonheur à l’intérieur de son propre sexe. Je dis toujours " ce n’est pourtant pas difficile de rendre une femme heureuse ! ". Les hommes doivent se dire la même chose entre eux !

Petite fille, étiez-vous dissipée, entreprenante, ou bien sage comme une image ?
Je suis fondamentalement passive et contemplative. Avec les parents merveilleux que j’ai, je n’avais pas vraiment de raison de m’opposer à eux et n’ai pas connu de crise d’adolescence, à proprement parler. Quand mon frère est né, comme j’avais dix ans de plus que lui et que j’ai un sentiment maternel très développé, il était plus mon bébé que mon petit frère. Une poupée de plus, en quelque sorte, et j’en avais plein, mais celle-là était vivante, en plus !

Si vous aviez un souhait à émettre, que vous aimeriez se voir réaliser, quel serait-il ?
Que l’on ne meure dans le monde que pour de bonnes raisons. Il y a un égoïsme terrible, un appétit de pouvoir démesuré, une envie de tuer au nom de Dieu ou de qui que ce soit effrayante ! Ce qui se passe en Afrique avec le sida est terrifiant, que l’on ne fasse rien pour ces peuplades qui vont être purement et simplement rayées de la carte ! Il y a trop de mauvaises raisons de mourir aujourd’hui. C’est pourquoi j’ai grande confiance en nos enfants, qui en ont ras-le-bol de tout ça. Ils peuvent sauver le monde.

Propos recueillis par Véronique Blin


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