Pierre Vaneck : " Je suis un électron libre "
Il vient dentamer au Théâtre Montparnasse à Paris, un long rendez-vous avec la Science, lAmitié et le sens de lHistoire. Dans Copenhague du Britannique Michael Frayn, il est lun des deux savants à lorigine de la physique quantique et Prix Nobel de la spécialité. Rencontre explosive et feutrée à la fois avec ce comédien magnifique, inclassable, libre et secret, bouillonnant et discret
De Sud, de Julien Green à Art de Yasmina Reza sur les planches et de Marianne de ma jeunesse de Julien Duvivier à Kenneth Branagh à lécran, en passant par Becker, René Clément ou Jules Dassin, il ne cesse de nous enchanter, à intervalles réguliers, tant au théâtre quau cinéma ou à la télévision. Dans le petit bar chaleureux attenant au Théâtre Montparnasse où il répétait Copenhague lélégante silhouette de Pierre Vaneck est attablée devant un pâté de campagne salade verte. A la pause, ce fils de militaire nous adresse un sourire pausé. Et passe en revue en notre compagnie les souvenirs et les projets dune carrière superbe.
Véronique Blin - On a limpression, lorsquon vous voit à lécran ou sur une scène, que vous êtes " né " dans ce métier. Est-ce vraiment le cas ?
Pierre Vaneck - Je navais absolument pas la vocation. Cest un pur hasard qui my a conduit : anversois, de famille militaire depuis des lustres, flamand donc, né en Indochine parce que mon père, officier de lInfanterie Coloniale, voyageait beaucoup, je me destinais à la carrière médicale, sous légide de ce " Condottiere " très sérieux, à mille lieues du monde artistique. Après une année de Médecine, un ami me suggère de suivre des cours de théâtre, pensant que je serais mieux en comédien quen carabin... Cest arrivé comme ça ; jy ai pris goût et suis entré au Conservatoire. Plus tard, comme souvent, jai été " happé " par le cinéma, mais je my sens moins à laise que dans ma maison des planches, mon berceau.
Toutes vos prestations sont lassurance dun joli rendez-vous, qui nous fait tricoter de biens jolis souvenirs. Lun des premiers est Marianne de ma jeunesse et sa belle histoire damour. Avez-vous commencé votre carrière par le cinéma ?
Cest par lui, cest vrai, que je me suis fait connaître, mais comme beaucoup, jai commencé par le théâtre. Avant le Conservatoire, avant de commencer à vraiment jouer, donc, jai fait beaucoup de cabaret, de revues, je lisais Villon ou Rabelais dans des réunions de poésie, je vous parle des années 52, 53. Et puis, plus tard, après Sud, comme il arrive souvent quand un " jeune premier " se fait remarquer au théâtre, avec du succès, jai été happé par le cinéma et y suis devenu ce quon appelle une " vedette ", ce que je ne suis plus du tout aujourdhui au sens où on lentend, mais ce nest pas grave car en fait, je ne me suis jamais senti vraiment à laise devant une caméra et cest sans doute la raison pour laquelle je suis revenu au théâtre, depuis une quinzaine dannées.
Vous nêtes pas une " vedette ", au sens médiatique ou tête daffiche du terme. Pourtant, chacune de vos prestations est marquée dun sceau très particulier. A quoi cela tient-il ?
Je naime pas me mettre en avant, non par timidité mais par désir de rester dans lombre, un peu en retrait, peut-être pour mieux juger de ce que jai à faire et ne pas me laisser emporter par une " image " à défendre. Cela dit, jai aussi laisser passer des chances énormes par excès inverse ! Lorsque Clouzot, alors que jétais tout jeune comédien, ma pressenti pour jouer La Vérité avec Bardot et quà notre première rencontre, je lui ai balancé : " Ecoutez, mon vieux, il faudrait voir à refaire vos dialogues, parce quils ne me plaisent pas beaucoup ", il ne faut pas sétonner que jai été éconduit ! Comme plus tard avec Louis Malle, auquel jai refusé de jouer dans Les Amants, sous prétexte quil y avait des scènes damour que je ne voulais pas tourner ! De quel droit, jeune roquet que jétais, me permettais-je de les agresser de la sorte ? Cest vrai, jai repoussé des occasions magistrales ; heureusement, jai su en saisir dautres !
A quoi tient, selon vous, le succès dune pièce ou dun film ?
Si je savais à quoi ça tient, tout le monde irait à coup sûr ! Or il y a très peu de gens qui réussissent, que ce soient des producteurs, réalisateurs, directeurs de théâtre ou acteurs. Regardez Art, par exemple, que jai joué lannée dernière : qui aurait pu prédire le triomphe mondial de cette pièce, dont on pensait au départ quelle avait une dose de parisianisme élitiste et " branché " qui limiterait le nombre des représentations ? Quest-ce qui a fait delle cet immense succès populaire, où toutes les couches sociales du public ont trouvé leur grain à moudre, leur façon de voir les choses ? Je ne saurais dire. Est-ce une question d" air du temps ", brusquement une idée, un sujet qui arrive et que les gens happent, sur lequel ils viennent fixer leurs désirs du moment ? Mystère...
Nest-ce pas justement cette part de magie quon devrait laisser vivre, au lieu de vouloir toujours fabriquer les choses, prévoir des stratégies pour assurer la mise ?
Comme ces Américains qui construisent des machines énormes, pour le lancement desquelles ils prévoient des budgets colossaux, et en plus ça ne marche pas toujours ! Le matraquage tout azimut avant la sortie dun tel film, on le voit venir trois, quatre mois à lavance ! Cest terrifiant !
Le théâtre est plus éphémère, plus fragile aussi ?
Le théâtre est un instant, dont les gens profitent ou non, soit parce quils sont passés à côté, soit parce que cest tout simplement raté, ce qui peut bien sûr arriver... Ce moment qui passe à saisir au vol ou laisser tomber, cest toute la vie, le symbole même de notre existence, où rien nest figé, où tout avance.
Ce rôle de Niels Bohr dans Copenhague que vous jouez aujourdhui, en quoi vous ressemble-t-il ?
Curieusement, puisque cest une pièce à la rigueur scientifique très pointue, ce sont le hasard et lincertitude qui la sous-tendent qui me touchent au plus près. Par quel biais la prendre ? Ce sentiment que tout nous échappe, que rien nest fixé, est très important pour moi. Jaime les bouleversements, les choses qui changent, qui ne sont pas arrêtées, toujours en mouvement. Et ces deux hommes, Bohr et Heisenberg, qui ont révolutionné la physique " classique ", Newton et sa pomme qui tombe, la vitesse de laccélération, les lois de la thermodynamique, Lavoisier et sa machine à vapeur font partie de ces génies qui, de la fin du siècle dernier à aujourdhui, ont inventé une mathématique qui nest pas euclidienne, une pensée non aristotélicienne et une physique autre que celle de Newton : la physique quantique, dont dépend toute notre vie moderne : les ordinateurs, lélectronique, les fusées, la fission nucléaire, Internet, tout ! Cest une pièce qui parle à la fois de ce quest lincertitude, de la mécanique ondulatoire, et du fait que les gens sont à la fois des particules et des ondes, qui se cherchent, se touchent et dégagent de lénergie. Dans cet univers-là, je me sens comme un électron libre.
Avec cette part de hasard qui vous est chère ?
Quand on regarde des particules dans une chambre dionisation, on ne les voit que quand elles se touchent, par un grain de lumière par exemple. Après, on ne sait plus où elles sont, car on ne peut retracer, entre deux éclairs, le trajet quelles ont suivi. Les êtres sont comme ça aussi, ils filent, ils disparaissent, on les retrouve et en même temps, ils avancent, sans quon sache par où ils sont passés. Ce mystère-là me fascine.
Lincertitude, dans votre mode de vie, est-elle un moteur pour laction ou au contraire un inconfort ?
Je ne pense pas que lon puisse dire que cest un moteur pour laction, mais pour la lucidité, ça oui ! Moi dont le métier est le fruit du hasard, qui suit un électron ayant la chance de " toucher " à loccasion un film, une pièce, une femme... (même si, en loccurrence, ma " physique " à moi sest beaucoup calmée...), cest fou ce quune pièce comme celle-ci peut mapprendre de choses sur moi-même ! Lincertitude ma toujours accompagné, pas pour me pousser ni me freiner, mais pour me permettre de vivre avec plus de sérénité, lexact contraire du fatalisme !
Propos recueillis par Véronique Blin
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