Jacques Weber : " Je sais que je ne sais rien "

Pour " Don Juan ", son premier film en tant que réalisateur et scénariste dont il tient le rôle-titre, il avait prévu dès l’ouverture l’irruption d’un fougueux cavalier. Les hasards du tournage l’ont fait changer d’avis... Nous avons rencontré un homme ouvert à toutes suggestions, à commencer par celle d’avoir pu se tromper

Il est une force de la nature. A première vue du moins... Massif et charpenté comme un athlète, le cheveu argenté lui caressant la joue avant de s’envoler vers l’arrière de la tête en d’ardentes mèches libres, Weber donne l’impression d’être bien sûr de lui... Pourtant ce parisien natif de quarante-huit ans, cancre à l’école mais sorti du Conservatoire avec un Prix d’Excellence à vingt-deux ans, est perclus d’angoisses et de peurs secrètes. Père de trois enfants dont il mit dix ans à épouser la mère, Christine, le directeur du Théâtre de Nice depuis 89 se lance doublement dans le cinéma et l’analyse. Ancien fumeur violent à quatre paquets par jour, en sevrage depuis cinq ans, compensation ou besoin de douceurs ?, Jacquot se rattrape sur les gâteaux... Dans le salon douillet de l’hôtel Costes où nous prîmes ensemble le petit-déjeuner, les viennoiseries firent fort bon ménage avec la conversation... Foi de Tommy, Stanley et Kim, ses trois petiots, qu’il ne me fasse pas de reproches sur son régime ! Rencontre avec un vrai gourmand de tout, qui déteste les réponses toutes faites imposées par un monde qui ne se pose même plus de questions.

Véronique Blin - Entre deux bouchées de croissant chaud, en un lieu si charmant, de quoi pouvez-vous avoir peur ?
Jacques Weber - Je ne supporte pas de vivre seul. J’ai une peur ancestrale de la solitude. Les hôtels, c’est comme le théâtre : on y est seul, mais tous ensemble. Le bar du bas, à une table assez haute pour que je puisse écrire ou lire dans une position active. Des visages tristes ou joyeux qui passent, des histoires énormes qui se passent dans les hôtels : des tractations de milliardaires au barman qui sait tout, tout se passe dans les halls d’hôtel. La chambre, pour moi, n’est qu’un vestiaire, avec une salle de bains correcte, pour les douches sportives. Tout ce qui est autour de la chambre est important, à commencer par le couloir qui y mène... Si, dans la chambre, la télé est montée sur un bras mobile ou que tout est trop propre, c’est rédhibitoire, je m’enfuis à toutes jambes, ça sent trop l’hôpital. Claustrophobe total, je suis le contraire absolu de l’agoraphobe : j’aime la multitude.

Comment avez-vous grandi ?
Troisième d’une famille de quatre enfants, très bien organisés, deux garçons, deux filles, deux bruns, deux blondes. Bien élevé, mais absolument insupportable, en proie à des colères violentes, toujours à la recherche de relations affectives très fortes (on se moquait de moi parce que je réclamais sans arrêt des bisous). Contrairement à mes frères et sœurs, j’étais un très mauvais élève : renvoyé du lycée, classes d’adaptation qui m’ont beaucoup marqué parce que j’étais un complexé de l’intelligence et du diplôme. Elément incontrôlable, réformé du service militaire, j’ai eu la chance d’avoir une éducation à repères, avec une discipline forte et l’idée que l’enfant n’est pas roi.

Avec, depuis toujours, cette faim intense, cet appétit énorme de la vie de comédien ?
Le virus est né à l’école, avec les Fables de La Fontaine, en classe de sixième. Parallèlement à ça, j’ai eu un coup de foudre avec le théâtre en allant voir " L’Avare " à la Comédie Française. A partir de là, on m’a offert des disques, ces vieux disques qui étaient des coffrets d’acteurs avec Gérard Philipe, Charles Dullin, Louis Jouvet, et j’ai commencé à monter des spectacles au patronage des " Cœurs Vaillants ", dont j’étais membre. J’ai débuté avec " Le Médecin Volant ", de Molière, et c’est allé très vite : je suis entré dans un cours municipal, tenu par un jeune professeur qui s’appelait François Florent... où j’ai rencontré un jeune élève qui s’appelait Francis Huster...

On connaît votre passion pour Molière. Mais ce Don Juan, à la fois mythe légendaire et rêve absolu de comédien, partagé, peut-être, avec Hamlet, à quoi correspond-il pour vous ?
D’abord, je pense qu’il y a pour tout homme avec Don Juan un caractère ultime, des questions essentielles posées. Particulièrement dans celui de Molière, qui est très éloigné de " l’homme à femmes " qu’il va devenir plus tard, en vieillissant, comme celui de Mozart, avant la régression du mythe, qui va passer par Casanova, le séducteur. Molière met en scène un hors-la-loi, qui entre en relation intime avec sa propre mort. Je crois que, quoi qu’il arrive, c’est ce qui me fascine le plus chez ce Don Juan là.

Qu’est-ce qui a déclenché chez vous l’envie d’en faire un film, à fortiori votre premier film de cinéma ?
Quelque Chose de plus fort que moi, qui s’est imposé un beau matin, presque malgré moi, où j’ai écrit vingt-cinq pages de scénario, comme ça. Molière étant mon point de repère absolu, mon bagage pour sillonner le monde, et Don Juan étant l’œuvre qui suscite le plus d’espace, sa pièce la plus libre sans doute, la plus déstructurée, qui fait éclater le carcan social du théâtre traditionnel, il m’a semblé que cet homme de liberté avait besoin d’un monde à lui tout seul. Alceste désordonne le " grand monde", Tartuffe désordonne une famille, Don Juan désordonne le monde, l’univers. Dans ce contexte, la scène devient trop étroite, il a besoin d’un itinéraire, d’un voyage. C’est un chasseur chassé, un traqueur traqué, c’est une fuite loin des villes, vers cette nature dans tout ce qu’elle a de protéiforme. Cet homme qui proclame la nécessité du désir contre l’obligation des lois ; cette notion d’espace dans lequel il s’exerce, seul le cinéma peut, à mon sens, en donner la dimension. Comme je ne voulais en aucun cas faire du théâtre filmé, le cinéma était une terre à prendre, un continent à visiter.

Un homme extrême, en quelque sorte, ce Don Juan. Que pensez-vous des extrémismes actuels, de ces intégrismes ravageurs, qu’ils soient d’ordre politique ou religieux ?
On retrouve la sauvagerie dans toute l’histoire du monde... Bien sûr, si l’on prend l’exemple de l’Algérie, si proche de nous pour tant de raisons, on a le sentiment d’atteindre l’inacceptable. Mais tout ce qui s’est passé en Afrique noire, en Yougoslavie, partout dans le monde est aussi épouvantable. La Saint-Barthélemy, ce n’est pas joli non plus... Le fanatisme a toujours été une sorte de discours qui exhale des pulsions animales inhérentes à la nature humaine. C’est ce que dit Molière : " Des vautours affamés de carnage, des singes malfaisants et des loups pleins de rage ". Ce qui ne veut pas dire qu’il faut être fataliste, socialement, historiquement ou politiquement parlant, mais force est de constater que l’homme est ainsi. Les mêmes violences ont été perpétrées au nom du christianisme, du bouddhisme ou de l’Islam. Ça ne me fait pas plus peur qu’autre chose, ça me révolte tout autant.

On dit souvent que les premiers films sont autobiographiques. Don Juan vous ressemble-t-il à ce point ?
Je me méfie énormément de ce que l’on donne et de ce qui est reçu. Il y a un " malgré moi " qui a énormément agi, parce que je tournais en urgence. On tourne toujours dans l’urgence, c’est répondre à mille questions en une heure, sans avoir le temps de réfléchir, la réflexion s’est faite " avant ", en principe. Mais ce qui est formidable, c’est justement cette part d’inconscient, qui est on ne peut plus près de moi. Par exemple, vous verrez dans la toute première scène du film, deux cavaliers de dos, marchant au pas. Dans le scénario, je l’avais écrite " deux cavaliers, à bride abattue, l’air épuisé etc... ". Or, pour des raisons de pure équitation, Michel Boujenah ayant peur des chevaux, j’ai dit non, non, on n’a pas besoin de faire tout de suite du " spectacle "; ils sont crevés, ça fait des heures qu’ils galopent, mettons-les au pas. Et bien, ce hasard est formidable, parce que sinon, on se serait mis d’emblée dans une situation épique, la verve de la plume l’emportant sur la réalité des faits. Ces hasards de tournageces " malgré soi " sont des choix qui jaillissent du plus profond de l’individu et qui finalement me ressemblent beaucoup. Peut-être qu’entre ce que je raconte et ce qui va être ressenti, c’est le jour et la nuit, mais justement, le discours critique est très important pour moi.

En quoi ce premier passage derrière la caméra correspond à votre caractère bouillonnant, passionné, instinctif ?
J’ai passé l’âge du " premier " film, au sens où on l’entend d’habitude. Ceux qui jettent sur la pellicule tout ce qu’ils ont accumulé pendant des années, ce sont des mômes ! J’ai quarante-huit ans et suis dans la deuxième partie de ma vie, donc plus apaisé. Il n’empêche que ce que j’ai mis dans " Don Juan " correspond certainement à tout ce que je trimballe depuis que je suis gosse ! Cette préoccupation permanente qui est la mienne entre le silence et le langage, le vrai et le faux. Sans le torrent et le romantisme de la jeunesse, mais avec la même conviction ! Je sais que je dégage une impression de force, quand les gens me voient, mais en fait, comme le dit Flaubert, " je suis faible et malléable, un rien m’émeut " !

Analyse pour analyse, celle que vous pratiquez actuellement vous aide-t-elle à découvrir la partie cachée de l’homme que vous êtes et voudriez-vous bien nous la faire partager ?
L’Analyse ne transforme pas un Durand en Dupont. La vulgarisation qui consiste à dire que les acteurs ont peur qu’elle ne leur enlève leur caractère est idiote. L’analyse fait une chose toute simple : elle vous aide à supporter des choses qui ne changeront pas et à vivre avec. C’est un exercice sur soi qui remet en cause toutes les tentations de narcissisme ou de vanité, mes ennemis mortels. Un exercice humble, le contraire de se regarder le nombril : plus on se connaît en souffrance, plus on éprouve un désir profond de comprendre l’autre. J’ai des angoisses que j’ai du mal à gérer ; l’analyse m’aide à en comprendre le sens, c’est tout.

D’autres passions que celle de jouer ?
Elle est et reste l’unique. Pourtant j’écris beaucoup, je mets en scène, mais une nouvelle est en train de naître : refaire un film. Moi dont on a toujours dit que j’étais l’homme de théâtre par excellence, je crois que je suis plus à l’aise, donc plus moi-même, dans le cinéma. Je pense que ce que j’ai fait avec Don Juan est plus fort, abouti et engageant que ce que j’ai fait au théâtre. J’ai tort de dire cela, mais je n’ai pas une grande admiration pour ce que j’ai fait au théâtre en tant que metteur en scène. Je respecte certaines choses, mais trouve que c’est " moyen ", alors que pour ce Don Juan sur pellicule, je suis content. C’est peut-être le début de quelque chose, un peu tardif sans doute mais après tout, Pialat que j’admire énormément a commencé à quarante-cinq ans !

Si vous aviez à vous définir, que diriez-vous et qu’aimeriez-vous que l’on dise de vous ?
Il y a ce fameux sentiment socratique que je trouve sublime, c’est de la philo pour classe de biberon, mais ce n’est pas grave : " Je sais que je ne sais rien ". L’important n’est pas d’avoir des réponses, mais toujours des questions. Je n’ai aucune réponse, mais encore des questions. Ça fait partie de la constitution d’une bonne santé. Je trouve que le monde souffre de vouloir toujours des réponses à tout, au chômage, à l’économie, sans remettre en question une seconde ce qu’on a fabriqué. On va droit dans le mur avec ça. En soixante-huit, les slogans étaient en avance : " L’imagination au pouvoir ", " A mort l’argent Roi"... Avant, c’était les étudiants qui le disaient, aujourd’hui, ce sont les ouvriers et les chômeurs. Attention, c’est un mouvement fondamental qui se dessine actuellement. Revenons aux questions, cessons les réponses, c’est urgentissime. C’est peut-être encore une façon de me planquer, de dire ça ! Après tout, pourquoi me livrerais-je nu à la foule ?

Propos recueillis par Véronique Blin


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