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Wim Wenders

Son " Million Dollar Hotel ", qui a remporté le Grand Prix du jury à Berlin, fait l’apologie du rêve face à une réalité sordide. Entretien et visite guidée d’un hôtel plus que particulier

Il fut un instant question d’en faire une version plus courte, idée fort heureusement abandonnée : tout d’abord visionné sans sous-titres, il parut long à certains français… " Pour une fois que je fais un film de juste deux heures ! Ce qui est plutôt peu à l’heure actuelle ! C’est quasiment un court-métrage de Wim Wenders ! "


" The Million Dollar Hotel ", c’est l’histoire d’un garçon un peu paumé, en tout cas errant dans un monde qu’il ne reconnaît pas pour le sien. Il s’en invente un autre, peuplé de héros, quand il est entouré de loques, et tombe amoureux d’une belle pensionnaire. Qu’est-ce qui a donné à Wim l’envie de suivre ce jeune homme ? " Tom Tom est un garçon merveilleux ; il a vingt-cinq ans, mais dans sa tête et dans son cœur, il est resté un enfant. Pour beaucoup de gens, il passe pour un demeuré, mais si on regarde par ses yeux, tout change ! ".


Cet hôtel, personnage à part entière dans le film, existe-t-il vraiment ? " Non seulement il existe, mais il porte ce nom, ce qui est paradoxal au vu des gens qui l’habitent… Situé downtown à Los Angeles, entre la 5th et Main Street, le pire endroit de la ville, il est la dernière étape avant la rue pour bon nombre d’alcoolos, de drogués et d’oubliés. Nous y avons séjourné pendant deux mois, tourné à 100 %. J’ai refusé d’y dormir, pour cause d’insalubrité, des rats et des cafards partout, mais y ai installé mes bureaux, sur tout un étage. Nous partagions avec les habitants les escaliers, le hall, le toit. Quand nous y étions, il y avait neuf cents personnes à bord ! Jeremy Davies et Milla Jovovich, mes deux acteurs principaux, y ont dormi, eux, pendant deux semaines avant le tournage. Quand on sait que Milla traverse le film pieds nus, elle a louvoyé tout ce temps entre les insectes et les seringues… Pendant qu’on tournait, la police est intervenue plusieurs fois par jour avec casques et flingues ; des ambulances passaient toutes les trente minutes pour emmener quelqu’un dans le coma, un autre sur lequel on avait tiré ou qui s’était bagarré au couteau… ".


Comment peut-on imaginer que de tels hôtels existent aux Etats-Unis, grand pays supposé " développé " ? " Il y en a dans toutes les grandes villes américaines, alors qu’ils ne resteraient pas ouverts plus d’une demi-heure à Paris, en Allemagne ou n’importe où en Europe. Il faut remonter au début des années quatre-vingt, quand Reagan a coupé une grande partie des programmes sociaux, ce qui a fait que beaucoup de gens soutenus par une aide publique se sont retrouvés dans la rue. Cette vague de " homeless " a déferlé dans les grandes villes et ces hôtels sont devenus leur dernier repère. A leur pied, des cabanes en carton, virées chaque matin au jet par les pompiers. Le grand credo américain selon lequel " tous les hommes sont égaux " n’existe pas dans la réalité. Quand on est dans cette misère, on n’est pas l’égal du jeune banquier qui passe ou du youpee, portable scotché à l’oreille. Sauf pour Tom Tom, qui les voit autrement. C’est son regard qui m’intéresse ".

Entretien Véronique Blin

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