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Lettre de Montréal

Montréal la franco-américaine trépide en ce printemps 2005 avec une foule de spectacles de danse, de nouveautés théatrâles et de sorties de films. Entre le Festival du Jamais Lu, qui offre pendant 10 jours une tribune aux jeunes dramaturges québécois et la pièce Les Apatrides de Marylin Perreault, entre Chemin de traverse de Isabelle Van Grimde, Rimasto Orfano d’Emio Greco ou Visite impromptue du chorégraphe d'Ohad Naharin et la sortie des films C.r.a.z.y., La vie avec mon père et Le Survenant, sans compter l’ouverture de la Grande Bibliothèque du Québec ainsi que la magistrale exposition du Musée des Beaux-Arts sur les trésors égyptiens du British Museum, le journaliste Intercinethien en visite à Montréal avait de quoi courir !

Un aperçu, même sommaire, de l’éventail culturel montréalais étant impossible à réaliser au sein de ces pages, j’ai composé un menu de trois plats typiques du Québec, c’est-à-dire trois manifestations en théâtre, cinéma et danse/multimédia, qui me semblent représentatives du Québec culturel contemporain. Nouez votre serviette et laissez-vous servir !


Théâtre : Une Adoration, Théâtre du Nouveau Monde, mise en scène de Lorraine Pintal
Nancy Huston est l’un des écrivains canadiens les plus célébrés à l’heure actuelle. Anglophone vivant à Paris, elle a choisi il y a quelques années le français comme langue d’expression. Son roman Une adoration est une série de témoignages sur la vie et la personne de Cosmo, acteur-culte tragiquement assassiné. Les témoignages des vivants et des morts, de quelques objets critiques de la vie de Cosmo, et même de l’Auteur elle-même, y font entendre au public transformé en juge des récits troublants, souvent oniriques, parfois burlesques.

Si le roman est bien au goût de nos jours éclatés, l’adaptation de Lorraine Pintal ne parvient pas à nous convaincre, même lorsqu’elle donne lieu à de très belles scènes. L’erreur fût peut-être de mettre Cosmo en scène, alors qu’absent du livre, il gardait sa part d’immensité. Si Vincent Bilodeau en Cosmo nous donne de magnifiques moments de théâtre (on pense entre autre à cette scène d’amour tragi-comique entre deux vieux amants), tandis que Marie-Ève Pelletier campe solidement une adolescente gonflée de rage, et que Mari Tiffo, même affublée d’un ridicule tailleur de satin turquoise et d’une tignasse rousse, parvient à être convaincante dans le rôle de l’Auteur, d’un étang, d’un couteau et même d’une glycine, le spectateur, assis au milieu de ce torrent, reste assoiffé de cohésion. Trop d’objets, de projections multimédia, de scènes et de personnages qui passent et repassent. Pour un peu, on en oublierait la langue somptueuse de Nancy Huston et la profondeur de ses personnages, noyés qu’ils sont dans les remous de la mise scène. La journaliste est sortie du Théâtre du Nouveau Monde en rêvant d’un Vincent Bilodeau ou d’une Marie Tiffo mis en valeur dans l’une de ces productions épurées dont Peter Brook a le secret. Peut-être un jour, qui sait…

Cinéma : Le Survenant, par Éric Canuel
Tirée du roman de l’écrivaine québécoise Geneviève Guèvremont, publié en 1945, l’histoire du Survenant est située dans le Chenal du Moine, dans les Îles de Sorel au milieu d’un Québec du début du XX siècle profondément rural, vigoureusement catholique, franchement xénophobe. Le père Didace, un veuf ombrageux déçu par la faiblesse et la mesquinerie de son fils, ainsi que par l’absence de descendance de ce dernier et de sa timide épouse, accueille un étranger dans sa maison. Il s’attache rapidement à ce Survenant qui, bien charpenté et avenant, suscite dans cette communauté de sédentaires méfiance, suspicion et admiration. Le réalisateur Érik Canuel, qui signe là son quatrième film, a tenu à garder les expressions savoureuses des anciens habitants des Îles de Sorel (région de Montréal), ce qui donne un zeste poétique à un film riche en images somptueuses et en comédiens de talent.

Le Survenant fût d’abord une série télévisée diffusée durant les années soixante, qui marqua toute une génération par sa critique acerbe des conventions sociales dans une société tricotée terriblement serrée. Tous les archétypes masculins du Québec s’y retrouvent, du vieillard terrible au garçon plein d’idéal, du jaloux de service au coureur de dot dépourvu de scrupule, et surtout ce personnage fantastique du Grand Dieu des Routes, ce Survenant qui s’amène au détour du chemin, qui jamais ne dévoile son nom, ne s’installe nulle part, auquel les uns s’attachent avec autant de force que d’autres le repoussent, et qui finit par repartir après avoir chamboulé la vie bien ordonnée des chaumières, en laissant derrière lui une panoplie de cœurs certes meurtris, mais plus ouverts et plus libres. Un beau film, en somme, qui laisse le spectateur éperdu devant les choix douloureux de l’existence et la passion des hommes pour la découverte de ce bout de route invisible au tournant du chemin.

Danse et multimédia : TechnOpera Carmen
Il y a foule ce soir, pour l’opéra Carmen de Bizet. Jeans et nombrils percés, mèches foudroyantes et orteils bleus électriques se marchent sur les i-pods. Hein? Nombrils et i-pods à l’opéra ? Mais oui! Car voici venue l’ère des TechOpéras, ou créations multimédias alliant art lyrique et environnements multimédias sous les auspices d’un DJ qui mixe les airs lyriques live avec de la musique électro-accoustique. Plusieurs nouvelles productions de l’Opéra de Montréal, dont Carmen, Turandot, et Didon et Énée ont ainsi créé l’évènement en permettant à de jeunes artistes en nouveaux médias de la Société des Arts Technologiques de créer des ponts entre les nouveaux médias et les arts classiques. Le 16 mai dernier, dans les locaux de la SAT, je me suis donc laissée séduire par la danseuse flamenco Katherine Oliveri qui dansait sur et à travers la poésie de magnifiques environnements visuels créés par deux VJ de la Société des Arts Technologiques, VJ Pillow (AKA Thien Vu Dang) et VJ mademoiselle (AKA Yasoko Tadokoro), tandis que le DJ Mossa y allait d’une mix-session en contrepoint d’une performance vocale «live» de deux chanteurs de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal, la mezzo-soprano Ariana Chris et le ténor Antonio Figueroa. Croyez-le ou non, c’était LE B O N H E U R ! J’y ai vu l’une des plus belles et des plus élégantes scènes de séduction jamais vues à l’opéra, y ai découvert la voix du chanteur Antonio Figueroa, dont la sensibilité et la troublante présence physique nous promettent des moments à couper le souffle sur la grand scène. Si la nouvelle génération d’artistes multimédia nous offre des performances d’une telle justesse de compréhension des œuvres classiques, il nous reste de l’espoir !

Anne-Christine Loranger