Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff : le couple Deschiens

En tournée dans toute la France avec " Les Pensionnaires ", " Les Précieuses Ridicules " et " Les Frères Zénith ". Rencontre avec des duettistes extraordinaires

Leur dernière création, " Les Pensionnaires ", se passe dans un asile. Solitudes rassemblées autour de la soupe, du ménage ou du tiroir-caisse. Mêmes objets bizarres, plus ou moins abîmés, même signature commune à tous leurs spectacles, entre poésie et critique caustique. Jérôme Deschamps, chef de file de cette équipée fantastique depuis 1980, ne mâche pas ses mots pour décrire les univers qu’il dépeint : " Nous sommes généralement en dessous de la vérité ! Il y a toujours des éléments autobiographiques dans tout ce qu’on fait, mais aussi beaucoup de pudeur. On ne dit pas grand-chose sur les personnages, on les montre à l’état brut, sans cohérence particulière. Depuis toujours, j’ai eu envie de faire un théâtre différent, qui prenne en compte d’autres temps. Cela remonte à mon enfance à Neuilly, ou en face de la belle maison, il y avait un garage dégueulasse avec des taches d’huile partout et des morceaux de métal déglingués, des vieux pneus qui traînaient, un désastre ! Quand on roule sur une route de campagne et qu’on voit une femme assise devant sa maison, c’est un regard qu’on attrape en même temps qu’elle nous raconte sa vie. Ce sont ces moments-là, fugitifs, que j’essaye de retranscrire au théâtre. Un peu comme Tati, qui savait si bien saisir au vol. Je pense souvent à cette pièce de Courteline, " Les mentons bleus ", absolument désespérante avec ces deux ringards prétentieux, qui parlent du théâtre avec beaucoup de condescendance, c’est terrifiant ! Aujourd’hui, les théâtres sont transformés en bureaux, avec des ordinateurs à la place des loges, ou des salles de répétition. L’institution prime sur la création. C’est comme ces cabines d’attentes pour la visite médicale annuelle des gens du spectacle, c’est un régal de mettre en boîte ce qui se passe là ! Il y a un haut-parleur qui crache des numéros, qui vous expédie au n° 3, vous vous retrouvez dans un sauna entre deux portes, avec une patère et un tabouret, le micro vous crie de vous mettre en slip et chaussettes, sans avoir la place de se déshabiller, il y a une ampoule dans ces deux mètres cube, qui dégage une chaleur épouvantable, c’est ahurissant ! Tiens ! voilà une idée pour un prochain spectacle ! "
Macha a rencontré Jérôme très jeune. Au début, elle l’aidait à trouver des accessoires : " Le théâtre, c’est à la fois très poétique et très pratique. Je n’ai jamais décidé d’être décoratrice ou costumière. C’est venu petit à petit, au fil des spectacles. Quand je pars à la recherche d’objets, je suis dans un état particulier, énervée, un peu fébrile, je suis très sensible à la beauté des objets rejetés, des rebuts. Je ne fais pas de recherche sociologique, ni d’époque particulière, de tout temps, il y a des merveilles. De merveille en merveille, ça raconte plein de choses, par exemple les chaises des " Pensionnaires ", toutes différentes et hétéroclites, très colorées, racontent la solitude de ces gens qui sont là sans l’avoir désiré. Elles sont comme une escroquerie au bonheur, dans toutes les salles d’attente du monde, on confond le bonheur et le pratique. Il y a là quelque chose de terrifiant et de touchant à la fois. Dans " Les Précieuses ", c’est une accumulation de tissus, d’étoffes et de dentelles que j’ai trouvé en fouinant, mais ça procède toujours de la même intention : des objets rafistolés. Faire appel à nos souvenirs, à nos émotions d’enfant ".

Propos recueillis par Véronique Blin

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