De Ronald Harwood
Mise en scène : Laurent Terzieff
Avec Laurent Terzieff, Claude Aufaure, Michèle Simonnet, Nicole Vassel, Philippe Laudenbach, Jacques Marchand, Emilie Chevrillon
6, rue de la Gaîté, 75014 – Paris
Réservations : 01 43 35 32 31

La « servante »… Cette lumière douce, modeste ampoule électrique juchée au sommet d’une sorte de mât, dont l’éclairage diffus, discret, presque incertain, est pourtant le seul témoin du théâtre « vivant ». Elle est le formidable « ouvreur » du spectacle à venir, comme elle sera, plus tard, le vigile attentif du théâtre pérenne, cette part de lui qui reste et demeure « intra muros », lorsque hommes et femmes l’ont quitté… Jusque à la prochaine représentation.
Cette servante, bien en vue à jardin, encadre plus de deux éblouissantes heures durant, les atermoiements magnifiques d’un comédien vieillissant et las, le « Maître », écartelé entre le désir d’en finir et l’impérieux besoin de jouer, sous le regard attentif, impérieux et tendre à la fois, de son « habilleur », Norman, qui l’enjoint d’entrer en scène.
Ce « duo » magistral est l’incarnation même de l’enjeu majeur du théâtre : le sens de la « représentation ». Au Théâtre Rive Gauche, cette incarnation et cet enjeu prennent toute leur force par l’interprétation époustouflante qu’en offrent sous nos yeux Laurent Terzieff et Claude Aufaure. Pour ne parler que d’eux. Car à leurs côtés, Michèle Simonnet en Mère Supérieure des lieux, superbe douairière détentrice des clés du Royaume, amoureuse probable du Chef mais n’en laissant rien paraître ;
Nicole Vassel, Jacques Marchand et Philippe Laudenbach en « faire-valoir », sont tous formidables.
Le contexte temporel de la pièce de Ronald Harwood est guerrier : janvier 1942, l’Angleterre essuie les bombardements nazis… Dans ce climat propice aux défections d’ordre artistique - la plupart des acteurs valides étant au front – une troupe de province joue tous les soirs les pièces shakespeariennes, dont le Maître interprète le rôle titre. Ce soir-là, c’est « Le Roi Lear »…
Epuisé et confus, le Maître , dans sa loge, mélange les rôles, se trompe de citations, hésite et tourne en rond en robe de chambre, au lieu de revêtir costume et maquillage. En coulisses, tous s’inquiètent : va-t-il falloir annuler la représentation ?
Ce serait compter sans la perspicacité de son « habilleur », son confident, son intime, sa conscience et son double, qui sait bien, lui, que s’il ne « joue » pas, son maître meurt. Lui encore, cher et précieux Norman, qui, au comédien de la troupe qui demande « Qu’il joue ou non, qui s’en soucie ? », répond « Il y sûrement quelqu’un pour qui ça compte »…
Quand on connaît la passion dévorante que, depuis toujours, Laurent Terzieff voue au théâtre, dont il est tout entier « habité », comment ne pas être de ceux pour qui « ça compte » en effet !
Infatigable arpenteur des scènes de France et de Navarre, explorateur attentif des œuvres contemporaines, ce chef de troupe est maître de son territoire, qu’il conjugue au présent. Anti-passéiste notoire, existentialiste quasi militant, Terzieff est le vibrant témoin du théâtre « en train de se faire », aujourd’hui, ici et maintenant. A la fois reflet et miroir du monde, il sait goûter l’instant, jusqu’au paroxisme.
Ce soir, pourtant, il est Lear… De ce vieux roi shakespearien, colérique et puissant, il fait un cabotin superbe et dérisoire, dont la drôlerie aérienne, presque celle d’un enfant, le dispute à l’affaiblissement visible et réel du corps. Cette alchimie étrange procure une émotion inouïe…
Sa troupe n’y croyait pas, il semblait si fébrile… Théâtre dans le théâtre, jouant la pièce de dos, les spectateurs, tels en coulisses, assistent à son triomphe.
L’important est ailleurs, dans sa loge, où il se meurt. Epuisé par ses rôles, fourbu par tant de vies, il s’allonge et s’éteint, sans même broncher d’un cil. A ses côtés, Norman, qui ne le quitte pas des yeux, s’affaire et tourne en rond. Sans son Maître, il n’existe plus…
L’auteur, Ronald Harwood, a lui aussi été l’ « habilleur » d’un grand chef de troupe provinciale britannique, Donald Wolfit. C’est un peu de sa vie qu’il livre sur les planches.
A jardin, alors que les feux de la rampe s’éteignent, la « servante » est de nouveau en scène. Doucement, lentement, sa lumière troue l’obscurité et vient prendre le relais… Tout à l’heure, lorsque comédiens, techniciens et spectateurs auront quitté les lieux, elle sera le témoin du théâtre « en train de se faire ». Oui, le théâtre est « vivant » ! Terzieff vient, une nouvelle fois, d’en apporter la magistrale preuve.
Véronique Blin