| InterCineTh/Théâtre |
| Festivals |
« Un génocide n'est pas une mauvaise broussaille qui s'élève sur deux ou trois racines, mais sur un nœud de racines qui ont moisi sous terre sans personne pour les remarquer. »
Claudine Kayitesi - 21 ans,cultivatrice
Une chaise baignée d'un éclairage dur. Ni décor, ni effet. Une femme s'avance, s'assied de biais, saisit une liasse déposée sous sa chaise et commence à parler. Le ton est sobre, la langue chantante et les mots… Renversants !
Créée en 2002 et reprise de nombreuses fois, la pièce Igishanga, interprétée par Isabelle Lafon sur des textes du journaliste Jean Hatzfeld, mérite qu'on la revisite. D'abord pour le texte de Hatzfeld, grand reporter à Libération, qui a séjourné de nombreux mois au Rwanda depuis le génocide de 1994, et en a ramené des témoignages coups de poings. Ensuite pour l'interprétation d'Isabelle Lafon qui nous présente ici, en plus des paroles déjà connues de Claudine Kayitesi, cultivatrice et de Sylvie Umubyeyi, assistante sociale, le témoignage d'Innocent Rwililiza. La comédienne donne le meilleur d'elle-même au sein de ce texte phénoménal de l'un des vingt rescapés d'une forêt d'eucalyptus dans laquelle plus de six mille personnes s'étaient initialement réfugiées. Colère, impuissance, incompréhension devant l'ampleur de la sauvagerie, toutes ces émotions des rescapés, impuissants à renouer contact avec leurs voisins Hutus et surtout avec une part défunte d'eux-mêmes. Isabelle Lafon nous les faits sentir.
« Claudine, Sylvie (et Innocent) poussent chaque mot dans ses retranchement » explique la comédienne. « C'est pas causer, c'est pas dire, c'est pas raconter, c'est se risquer à parler, à prendre la parole et à franchir un peu plus la ligne jaune des mots attendus et connus (…) pousser la parole au centre de l'intime, de la pensée, des silences. »
Il y avait 59 000 Tutsis dans la région de Nyamata avant le génocide rwandais. Entre le 11 avril et le 14 mai 1994, environ 50 000 ont été coupés en morceaux. Lors des entrevues de Jean Hatzfeld, six ans après le drame, la détresse morale et les difficultés économiques des survivants étaient encore bien écrasantes. Elles le sont toujours. Une pièce pour comprendre, pour se souvenir et pour réfléchir.
Anne Christine Loranger
Avec Isabelle Lafon
Textes de Jean Hatzfield, tiré de l'ouvrage Dans le nu de la vie - Récits des marais rwandais, Seuil, 233p.
Théâtre Paris-Villette du 20 au 30 mars 2007 puis tournée en France