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Demblée, pas de doute : il faut passer la journée du samedi ou du dimanche à la Cartoucherie de Vincennes, sous le grand hall tente dressé par la Famille du Soleil et non goûter par petits morceaux au repas fascinant quAriane et sa troupe nous invitent à partager. Car cest à un voyage insécable quelles nous convient ; un périple de sept heures qui nous nourrit. De Kaboul à Sangatte, de Grosny à Calais, de Téhéran à Melbourne ou de Moscou à Londres, autant ditinéraires croisés, nomades, déracinés ; autant de récits et de témoignages qui font de nous tous des réfugiés du monde entier. Epopée à la fois chronologique et intemporelle, elle marque pour toujours du sceau de linacceptable lincompréhension humaine, la folie du pouvoir, laberration des frontières, la peur de lautre, la douleur de la perte des siens. Avec, au bout du parcours de ces combattants pour la vie, lutopie radicale, lespoir fou dune possible fraternité
Cette errance et cette quête infinies, de reconnaissance, dun toit, du simple droit à lexistence, Ariane Mnouchkine et ses complices dont certains, issus de cette immigration afghano-turco-kurde de partout dont il est question ici, sont venus rejoindre léquipe ouvrent lenquête à partir des récits des uns et des autres dune identique façon pour les deux grandes parties du spectacle vivant, cest-à-dire dans le mouvement. Pour « Le Fleuve Cruel », un pont de singe en corde bricolé à la hâte pour une improbable traversée dune rive à lautre dun fleuve furieux dAsie Centrale ; le début du voyage, qui commence, comme toujours, par payer le «passeur»
Beaucoup sarrêteront là, emportés par le flot rugissant. Pour « Origines et Destins », ce fragile esquif de bois rempli à ras bord de passagers clandestins, secoué, malmené, fracassé par locéan déchaîné, ce Pacifique australien qui peut si mal porter son nom, au large des côtes de Melbourne. En guise de terre promise, lalternative est claire : soit, dans les airs, les hélicoptères de larmée qui leur hurlent de quitter sur le champ les eaux territoriales, soit au-dessous deux, les abysses qui leur tendent les bras
Ces mouvements, ces gestes si chers à Mnouchkine, chantre magistral du sens de la «représentation», lessence même du théâtre, seffacent précisément, aussi vite quils ont été démesurés, pour faire place aux récits, jusquà faire disparaître les déplacements des comédiens. Juchés raides et droits sur des tablettes de bois à roulettes poussées par dautres comparses rampant au ras du sol, ils sont dès labord en situation de parler. Loin de cette troupe magique les effets dentrée fracassante à cour, pour sortir à jardin en grandes enjambées. Ariane et les siens vont à lessentiel ; il y a urgence à divulguer linformation, à toucher au plus près le cur des spectateurs. Ce qui nempêche nullement ces drôles de machines roulantes, «habillées» de leurs pousseurs-danseurs, de composer un ballet fulgurant, et nous livrer «sur un plateau» les récits des réfugiés de la terre, par la voix des comédiens, témoins de leur temps.
On se souviendra longtemps de la brune Parastou et de son frère Eskandar, jeunes réfugiés iraniens fuyant Téhéran et ses exactions ; de la vieille Babouchka russe désormais sans emploi ; des amoureux afghans Azadeh et Fawad ; de ces grillages que lon arrache à Sangatte pour tenter de prendre le train qui ralentit là, tout près
On se souviendra de ces longues heures passées en leur compagnie (dont trois entractes-pause), à les écouter, les approcher, apprendre à mieux les connaître. Et lorsque lon quitte le Soleil pour rejoindre nos pénates homologuées, déclarées, légalisées, assurées et rassurantes, on se sent, nous aussi, comme orphelins.
Véronique Blin
