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Le Dernier Caravansérail (Odyssées)

Proposition en intégrale de deux grands chapitres :
« Le Fleuve Cruel » ; « Origines et Destins »
par Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil
Cartoucherie de Vincennes 75012-Paris. Tél. : 01 43 74 88 50

Raconte moi ton histoire

D’emblée, pas de doute : il faut passer la journée du samedi ou du dimanche à la Cartoucherie de Vincennes, sous le grand hall tente dressé par la Famille du Soleil et non goûter par petits morceaux au repas fascinant qu’Ariane et sa troupe nous invitent à partager. Car c’est à un voyage insécable qu’elles nous convient ; un périple de sept heures qui nous nourrit. De Kaboul à Sangatte, de Grosny à Calais, de Téhéran à Melbourne ou de Moscou à Londres, autant d’itinéraires croisés, nomades, déracinés ; autant de récits et de témoignages qui font de nous tous des réfugiés du monde entier. Epopée à la fois chronologique et intemporelle, elle marque pour toujours du sceau de l’inacceptable l’incompréhension humaine, la folie du pouvoir, l’aberration des frontières, la peur de l’autre, la douleur de la perte des siens. Avec, au bout du parcours de ces combattants pour la vie, l’utopie radicale, l’espoir fou d’une possible fraternité…
Cette errance et cette quête infinies, de reconnaissance, d’un toit, du simple droit à l’existence, Ariane Mnouchkine et ses complices – dont certains, issus de cette immigration afghano-turco-kurde de partout dont il est question ici, sont venus rejoindre l’équipe – ouvrent l’enquête à partir des récits des uns et des autres d’une identique façon pour les deux grandes parties du spectacle vivant, c’est-à-dire dans le mouvement. Pour « Le Fleuve Cruel », un pont de singe en corde bricolé à la hâte pour une improbable traversée d’une rive à l’autre d’un fleuve furieux d’Asie Centrale ; le début du voyage, qui commence, comme toujours, par payer le «passeur»… Beaucoup s’arrêteront là, emportés par le flot rugissant. Pour « Origines et Destins », ce fragile esquif de bois rempli à ras bord de passagers clandestins, secoué, malmené, fracassé par l’océan déchaîné, ce Pacifique australien qui peut si mal porter son nom, au large des côtes de Melbourne. En guise de terre promise, l’alternative est claire : soit, dans les airs, les hélicoptères de l’armée qui leur hurlent de quitter sur le champ les eaux territoriales, soit au-dessous d’eux, les abysses qui leur tendent les bras…
Ces mouvements, ces gestes si chers à Mnouchkine, chantre magistral du sens de la «représentation», l’essence même du théâtre, s’effacent précisément, aussi vite qu’ils ont été démesurés, pour faire place aux récits, jusqu’à faire disparaître les déplacements des comédiens. Juchés raides et droits sur des tablettes de bois à roulettes poussées par d’autres comparses rampant au ras du sol, ils sont dès l’abord en situation de parler. Loin de cette troupe magique les effets d’entrée fracassante à cour, pour sortir à jardin en grandes enjambées. Ariane et les siens vont à l’essentiel ; il y a urgence à divulguer l’information, à toucher au plus près le cœur des spectateurs. Ce qui n’empêche nullement ces drôles de machines roulantes, «habillées» de leurs pousseurs-danseurs, de composer un ballet fulgurant, et nous livrer «sur un plateau» les récits des réfugiés de la terre, par la voix des comédiens, témoins de leur temps.
On se souviendra longtemps de la brune Parastou et de son frère Eskandar, jeunes réfugiés iraniens fuyant Téhéran et ses exactions ; de la vieille Babouchka russe désormais sans emploi ; des amoureux afghans Azadeh et Fawad ; de ces grillages que l’on arrache à Sangatte pour tenter de prendre le train qui ralentit là, tout près…
On se souviendra de ces longues heures passées en leur compagnie (dont trois entractes-pause), à les écouter, les approcher, apprendre à mieux les connaître. Et lorsque l’on quitte le Soleil pour rejoindre nos pénates homologuées, déclarées, légalisées, assurées et rassurantes, on se sent, nous aussi, comme orphelins.

Véronique Blin