La Méchante Vie
D'après les Scènes populaires d'Henri Monnier
Spectacle de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff
Musique Philippe Rouèche
Lumière Dominique Bruguière
Costumes Macha Makeïeff
Avec Jean-Claude Bolle-Reddat, Jérôme Deschamps, Catherine Gavrilovic et Philippe Leygnac
Théâtre National de Chaillot
Salle Jean Vilar
1, Place du Trocadéro 75116-Paris
Tél : 01 53 65 30 00
Du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 15h
Jusqu'au 30 décembre

Quel chapeau ! Chapeau pour le chapeau ! Sous ce couvre-chef d'occasion, Jérôme Deschamps et son attirail habituel d'objets de la vie ordinaire des plutôt pauvres gens : batterie de cuisine bringuebalante, objets hétéroclites indéfinissables, amoncellements divers, costumes désuets tout droit sortis du chinage de la frippe du coin, tout un univers immuable en guise de signature. Avec la complicité de sa muse et compagne Macha Makeïeff, associée ici à celle de son partenaire et souffre-douleur attitré Jean-Claude Bolle-Reddat, la troupe Deschamps se met une nouvelle fois en route pour nous conter les travers et les tendresses, les coups et les blessures, l'amour et la détestation de tout un chacun.
Le support de cette énième diatribe ? Les Scènes populaires d'Henri Monnier. Bien qu'il ne s'agisse pas d'un spectacle « littéraire » à proprement parler, comment ne pas s'étonner de l'adéquation incroyable qui existe entre ces textes et l'univers Deschamps ! Bien sûr, Jérôme y a mis sa patte, inventé des saynètes, ajouté des interludes, mais tout de même, c'est impressionnant !
Soient deux femmes âgées (Deschamps et Bolle-Reddat), mi dames patronnesses, mi-diseuses de mauvaises aventures au XIXe siècle (celui de Monnier), en tous les cas vociférantes, qui déboulent sur le plateau en ronchonnant, sur l'air de « c'était mieux avant »… Prenant à témoin la terre entière de leurs déboires, dans un lieu incertain qui tient autant du comptoir de bistro que du jardin potager, les deux aigries cassent allègrement leur sucre sur le dos de tout le monde. Voisins, amis, famille, tous en prennent pour leur grade, sous l'œil vitreux du chien empaillé Titus, témoin muet et donc inoffensif de leurs élucubrations. A intervalles réguliers, deux comédiens-chanteurs-musiciens (Catherine Gavrilovic et Philippe Leygnac) viennent ponctuer de leurs cabrioles les jérémiades du méchant duo.
Inspiré de La famille improvisée, Première pièce écrite pour le théâtre par Henri Monnier, elle-même tirée de ses Scènes populaires, le spectacle des Deschamps, s'il laisse parfois sur sa faim par un trop fréquent effet de répétition, n'en est pas moins réjouissant d'invention, de tonus et de gouaille, somme toute bien française. Il n'est que de voir ces deux méchantes femmes s'en donner à cœur joie dans leur déni d'autrui pour se dire qu'après tout, ces gens dont elles parlent ne sont pas si loin de nous… Gide disait, à propos de Monnier : « L'humanité qu'il peint est sordide ; notre épouvante vient de ce que cette peinture est exacte. Ces propos nous les reconnaissons, nous les entendons tous les jours. Nous voyons ces gens ; ce sont eux que nous rencontrons dans les trains, dans les omnibus… ». C'est sans doute cela, l'effet Deschamps : les gens de la rue, les gens ordinaires, un peu vous, un peu moi, un peu tout le monde…
Revenons à ce chapeau, que Jérôme arbore de bout en bout, sorte de fil rouge reliant entre eux tous les épisodes. C'est Macha, une fois de plus, qui en détient le secret : entre bonnet de baptême pour bébé, fraise royale d'autrefois, qui serait remontée par mégarde au sommet du crâne, ou encore crête de coq ébouriffé, cet « outil » est le témoin mobile de toutes les situations, des plus cocasses (elles le sont toutes) aux plus dramatiques (elles le sont peu). Elle l'a confectionné en découpant les plis d'un ancien jabot pour les recoudre sur une calotte. Résultat : au moindre virement de bord, à chaque changement de cap dans le récit, le galure s'agite, selon. Irrésistibles éclats de rire lorsqu'il se cache dessous, de honte ou pour mieux dégoiser dans son menton ; à l'inverse, quand il le bascule brutalement vers l'arrière, en se dressant sur ses ergots, de colère ou de surprise.
Autre bonheur, signé Deschamps typique : le robinet à vin mitigeur ! Du blanc au rouge en passant par le rosé, du petit vin de terroir aux grands crus millésimés, elles s'en donnent de la joie, les vieilles, à jouer les taste-vin !
Mais derrière le rire que ces bonnes femmes déclenche, il y a, ne l'oublions pas, ce portrait vitriolé d'une société mesquine, égoïste, repliée sur elle-même. C'est encore Gide qui dit, à propos de ces gens : « Nous les contemplons avec horreur sans doute, mais bien également avec une sorte de stupeur amusée. Et parfois, parmi tant d'idiots, dans ce miroir impitoyable que Monnier nous tend, nous tremblons de nous reconnaître ». A bon entendeur…
Véronique Blin