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Festivals

Théâtre

TENTATIVE de DESCRIPTIONd'un DÎNER de TÊTES à PARIS-FRANCE

de Jacques Prévert

Mise en scène : François Moreaux et Gabrielle Néron

Compagnie Frères Poussière

Avec Stéphane Bientz, Aurélie Cohen, Nicolas Fontali,

Christine Laville, Yannick Petit-Jean,

Marie-Pierre Rodrigue, Frantz Moisy (accordéon)

Théâtre Pixel

18, rue Championnet. 75018-Paris
M° Simplon ou Jules Joffrin
Tél : 01 42 54 00 92
Du jeudi au samedi à 21h
Dimanche à 17h30
Jusqu'au 4 février

Le Verbe au bout du corps

Auriez-vous imaginé que Prévert puisse se mimer ? Ce chantre absolu des mots, ce joueur, ce conteur, ce poète magistral dont d'emblée les « Paroles » nous viennent à l'esprit lorsque l'on pense à lui, quel culot que de commencer par les abstraire d'un spectacle qui ne dure qu'une heure !

Photo Clément Briend

C'est pourtant le parti (fort bien) pris de la Compagnie Frères Poussière, entraînée par les deux metteurs en scène François Moreaux et Gabrielle Néron : le pari fou d'installer longuement l'atmosphère, la situation, le contexte d'une réunion politique autour d'un repas élyséen, avant qu'il n'ait lieu.

Ainsi, sur une scène minuscule, sous les lambris supposés d'une République fantoche, on voit descendre de la table où il semblait couver tel un oiseau sur son nid, puis s'avancer à pas lents et comptés, un chef du protocole à tête de cigogne (Nicolas Fantoli), monté sur des jambes-échasses du même acabit, aller chercher puis venir poser un à un les plats du festin, non sans jeter sur la salle, à intervalles réguliers, des regards circonspects dignes de la meilleure taupe des Services Secrets… A l'issue de ce long ballet inaugural et semblant venir de nulle part, surgissent du plancher, au ralenti et en file indienne, tels des fantômes, les dignes représentants d'un Etat visiblement malade. Il y a là un Amiral ventripotent (Stéphane Bientz) ; une femme à tête de vache aux longs cils prometteurs (Aurélie Cohen) ; la Première Dame de France, au décolleté avantageux (Christine Laville) ; sa fille, éternelle ado nattée, plutôt nunuche, sûrement gentille(MariePierre Rodrigue)… Au loin résonnent des notes d'accordéon (Frantz Moisy), qui chuchotent l'agrément sonore de cette étrange présentation. Enfin, d'on ne sait où, jaillit le Président (Yannick Petit-Jean), tel Polichinelle hors de sa boîte, coiffé d'une sorte de demi-œuf d'autruche. Blafard à l'instar du clown blanc, toutes dents immaculées dehors, derrière un éblouissant sourire de circonstance, comme accroché à vie au lobe de ses oreilles, il vient pour « le » discours… Inaugurer quoi, annoncer que, dénoncer qui ?... Peu importe ! Tous sont prêts ; le rituel est en place ; la cérémonie peut commencer. Une demi-heure s'est déjà écoulée, dans un silence quasi religieux, seulement troublé par le chant de l'instrument, par quelques gifles de la mère à sa gosse qui chahute, ainsi que par les attouchements sirupeux et convenus que le Président prodigue à ses administrés, histoire de les caresser dans le sens du poil : nous, les spectateurs…

Photo Clément Briend

Tout est-il « dit » ? Non, rien, justement. Car, dans cette approche très particulière de l'auteur, dans cette lecture « en amont » de Prévert qu'a choisi de nous montrer la Compagnie Frères Poussière, ce n'est qu'après cette savoureuse « mise en bouche » gestuelle et comportementale des comédiens, tous excellents, que le verbe peut venir.Alors seulement les mots peuvent s'égrainer et le poète être invité à entrer « textuellement » en scène, pour donner le meilleur de toute sa belle mesure. Il a été précédé, pressenti, présenté, joliment annoncé. Nous sommes « chez » Prévert ; le Théâtre est passé par là…

Véronique Blin