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LA REINE DE BEAUTE DE LEENANE
De Martin McDONAGH
Mise en scène Gildas BOURDET
Avec Lorànt DEUTSCH, Sylviane GOUDAL, Isabelle SADOYAN, Vincent WINTERHALTER
Théâtre de lOuest Parisien. 1, Place Bernard Palissy 92100 Boulogne-Billancourt. Tél : 01 46 03 60 44. Jusquau 11 novembre

Comté de Galway, province du Connemara, à louest de lIrlande, aujourdhui. Petit village paysan, perdu entre des collines douces, vertes et marines. Embruns perceptibles, rythme des saisons. Nul besoin de le chercher sur une carte : Gildas Bourdet limporte pour nous sur la scène du TOP (Théâtre de lOuest Parisien) quil dirige, en version originale admirablement traduite par ses soins, rituels, pauvreté du langage et accent compris. Mieux : il fait entrer le décor champêtre à lintérieur de la maison de la vieille Mag et de sa fille Maureen, socles de lintrigue, en le peignant en prolongement de part et dautre de lunique fenêtre. On y verrait presque paître les moutons et les vaches, brouter. Ce constant va et vient entre dehors et dedans signe le fondement de sa prodigieuse mise en scène : pour échapper au naturalisme primaire (bien sûr, cest vrai, ces gens sont paumés en pleine nature), il fait jouer son imaginaire et nous invite à débrider le nôtre.
« Tout le monde a son Irlande ! », mexplique demblée le metteur en scène havro-lillois. « Jai vu la pièce à New-York, où vit une large communauté irlandaise. La mise en scène était dun réalisme plus ou moins assumé, dun esthétisme basique ; elle manquait vraiment dimaginaire et je me suis demandé ce que cela donnerait si lon mettait lextérieur à lintérieur. Je crois que cest un principe référent : les gens ont tendance à se protéger des dangers du dehors en lintégrant à leur quotidien. Alors, jai mis les collines dans la maison ».
Quelques repères tangibles, cependant, pour mieux sen évader, justement : une vieille télé au tube cathodique fatigué, allumée en permanence, qui ronronne dans son coin, près de lentrée, entre un vélo rouillé, un balai et une fourche adossés au mur du fond, un évier crasseux et glougloutant, une toile cirée douteuse sur une table branlante, un seau de nuit autrefois émaillé, un vaste fauteuil à bascule, siège et trône pérenne de la terrifiante Mag, maîtresse des lieux. Sans oublier deux incontournables denrées alimentaires, spécialités irlandaises recommandées aux personnes âgées : le «Complan », mixture brunâtre entre viandox et bouillon Kube
, ainsi que les biscuits au sel, marin peut-être, marin sans doute, allez, marin sûrement ! La mer nest pas loin ! Bon appétit ! « Le Complan, on a eu un mal fou à sen procurer ! » me confie Gildas. « Véritable institution locale jusquà une époque très récente, supposée « faire du bien » aux vieilles personnes, il a fallu transiter par une filière irlandaise spécialisée pour en obtenir ! Je tenais absolument à ce que les boîtes soient authentiques, car il faut que le public sache, ressente et croit vraiment queux, là-bas, lutilisent ».
Qui sont-ils justement, ces personnages qui évoluent dans cet espace pour le moins austère, en dépit des peintures murales de plein air ? Une maligne et rude grincheuse Mag Nolan (extraordinaire Isabelle Sadoyan), qui tient sous sa coupe sa vieille fille de quarante ans, Maureen (Sylviane Goudal, formidable dénergie, de rage contenue pour tant de peine perdue), amoureuse mais en vain de son ami denfance, Pato Dooley (excellent Vincent Winterhalter), fils aîné du paysan voisin, dont le frère cadet, Ray (touchant Lorànt Deutsch), passe son temps à regarder des feuilletons débiles chez Mag ou, en boucle, à son domicile.
La vieille dame plus quindigne ne cesse de réclamer son Complan ou ses biscuits, de houspiller sa fille, de lui interdire la compagnie des hommes. En somme, elle lenferme et lui rend ce huis clos infernal. Avec de pauvres mots dun vocabulaire limité, baragouiné dans un charabia irlando-anglais à laccent épouvantable. Il y a du Beckett là-dedans et sa « Fin de Partie », dans la scène des parents réclamant leur bouillie, en sortant leur tête de la poubelle où ils semblent habiter
du Tilly aussi et ses « Trompettes de la mort », aux décors et situations si apparemment réalistes dans le soin des détails quils en deviennent presque abstraits, jamais absurdes. « Je me sens très proche en effet de cette forme de théâtre qui prouve une fois de plus que limaginaire sinvestit toujours à partir du concret », dit Bourdet. « Quand le naturalisme va dans cette direction, alors il mintéresse ».
Et le ronron de la télé ? « De tout temps, les rapports sociaux sarticulent autour dun pôle, quil soit un objet, un courant de pensée, une manière de vivre. Le théâtre raconte comment les gens vivent ensemble ; aujourdhui, cest avec la télé. Si Molière écrivait maintenant, il le ferait pour des gens qui ont la télé allumée toute la journée ! McDonagh vit avec la télé, mais il transforme, rebondit, séchappe ! ».
Ah, ce McDonagh ! A peine plus de trente ans et tant de talent ! Londonien de naissance mais dorigine familiale de ce petit bout du monde irlandais, il a su en puiser toutes les saveurs, les détours et travers lors de ses vacances scolaires auprès de ses oncles et tantes, avant de les coucher sur le papier. Gildas Bourdet, sous le charme, sous le choc, qui le considère comme lun des plus grands auteurs anglais actuels, nous restitue ce rude coin de terroir avec une force inouïe. A linstar de cette lettre damour que Pato tente décrire à Maureen sans en connaître les mots, Gildas envoie à lavant-scène Winterhalter la lire, dune voix monocorde, avec des reprises et des retouches, cherchant les mots justes et ne les trouvant pas : « Dans la pièce, dit Bourdet, on le voit écrire la lettre, avec du mal ; je voulais quil la lise, en nous faisant sentir quil lécrit. Il veut écrire une lettre damour et il ne sait pas le faire, il trébuche, se reprend, hésite. Je voulais que lon ressente tout ça ». Pari tenu, pari gagné, Gildas Bourdet.
Critique de et propos recueillis par
Véronique Blin