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CONVERSATION CHEZ LES STEIN
SUR MONSIEUR DE GOETHE ABSENT
De Peter Hacks
Mise en scène Yves Beaunesne
Avec Christiane Cohendy et Cyril Bourgois, manipulateur de marionnette
Théâtre de la Commune. 2, rue Edouard Poisson 93300 – Aubervilliers. Tél : O1 48 33 16 16. Du mardi au samedi à 21h ; dimanches à 16h3O

Christiane Cohendy

De « l’irrigation des pâturages

« Le coeur a ses raisons… ». Le 1er mai 1776, à midi, madame de Stein confesse à son mari, en un long, vibrant, poignant et violent aveu, l’amour décennal qui la lia au grand Goethe, enfui dans la nuit vers l’Italie, lequel fut son élève en « bonnes manières », Charlotte étant sans rivale au duché de Weimar, où le poète s’était alors installé, en matière de raffinement.
L’aveu est un monologue, car le mari est en chiffon… Muette marionnette calée au fond de son fauteuil, l’homme est « absent ». Sans doute depuis longtemps… Elle-même semble être seulement de passage : enchapeautée, un lourd manteau recouvrant sa robe, un vaste bagage à ses pieds, d’où émergent bon nombre de lettres et objets divers, laissent entendre que sa vie est ailleurs. Qu’importe ; elle a beaucoup de choses à dire, une grande souffrance à décrypter.
Commence alors, sous nos yeux, la lente descente aux enfers de cette femme délaissée, brandissant en premier recours contre le chagrin, l’arme la plus usitée : la colère. L’abaissement des souvenirs brûlants au rang de querelles ménagères : Goethe était un pouilleux ! Je l’ai éduqué ! » ; ou encore « Quand il ne gémissait pas, il jurait ! Quand il ne jurait pas, il gémissait ! ». Puis, tout en demandant pardon à ce mari fantôme, elle va plus avant sur ce chemin d’amour parcouru avec Goethe, plonge à se perdre dans sa mémoire soudain tronquée de l’essentiel.
Charlotte von Stein « est » Christiane Cohendy. Nulle autre que cette comédienne incandescente, qui nous a déjà tant de fois réjouis, n’aurait su, comme elle l’ose, nous prendre à témoins à ce point, suspendus que nous sommes, de la si solitaire amertume de l’héroïne qu’elle incarne. De son désarroi, palpable, elle crée une force complice ; de sa déchéance, une métaphore superbe d’une formidable féminité.
Avec la complicité discrète et précieuse de Cyril Bourgois, qui manipule dans l’ombre son ersatz de mari, elle nous entraîne et nous tient en haleine, de bout en bout, à l’écoute attentive de l’œuvre de Peter Hacks, cet auteur dramatique allemand né en 1928, proche de Bertolt Brecht avec lequel il collabora au Berliner Ensemble et qui nous a quittés récemment, en août 2003, à Berlin.
Yves Beaunesne, qui la met en scène, parle d’une « pièce de guerre qui s’attaque à la structure même de la société, qui prend plaisir à démonter la machine du monde ». Le directeur-fondateur du Théâtre de la Manufacture de Lausanne a choisi l’éclairage vertical pour mettre en lumière cette joute oratoire solitaire. Soulignée en son issue, au sol cette fois, par un fin trait de néon blanc cru, rectangulaire, presque éblouissant, qui se forme et suit les pas de Charlotte marchant, perdue, tout autour de la scène. L’enfermant, la quadrillant, implacable. Pièce de guerre ? Superbe combat.

Véronique Blin